Skip to content

Le voyage en Italie

août 7, 2012

A partir de la Renaissance, la complexité des préparations successives nécessaires à la réalisation d’une peinture incite les peintres à travailler en ateliers où le maître avec l’aide d’assistants réalise les commandes tout en enseignant les secrets du métier à de futurs alter ego. La qualité du travail des écoles italiennes et de l’accueil dans les ateliers italiens, la beauté des paysages, la présence des ruines romaines poussent les jeunes peintres de toute l’Europe à entreprendre, soit au début de leur apprentissage, soit lors de remises en questions en milieu ou en fin de carrière, une fois l’avenir de leur propre atelier assuré, le fameux voyage en Italie, un séjour d’une ou deux années dans l’entourage d’un ou de plusieurs peintres. Rome et Florence, Mantoue, Venise, Milan, Ravenne, Parme, sont leurs destinations préférées.


L’allemand d’origine hongroise Albert Dürer en effectue deux, à Florence puis à Venise, à douze ans d’intervalle. Entretemps, lui-même est devenu maître, et son second voyage est plus l’occasion de comparer des techniques avec ses anciens professeurs, comme Bellini, qu’il a largement surpassés, notamment dans le domaine de la gravure. Ses deux voyages ont eu des conséquences dans son propre atelier de Nuremberg. Ils ont fait entrer la peinture allemande, encore de style gothique à son premier départ, dans la Renaissance.

Trinité par Granet
François-Marius Granet: la Trinité à Rome


Né Roger de la Pasture à Tournai, alors dans les Pays-Bas bourguignons, Rogier Van Der Weyden doit “flamandiser” son nom lorsqu’il devient le peintre officiel de la ville de Bruxelles. Elève de Robert Campin, il travaille avec Jan Van Eyck et ensemble puis séparément ils améliorent considérablement la technique des pigments purs broyés dans de l’huile de lin ou d’oeillette utilisés en glacis, la peinture à l’huile, qui vient de naître en Flandres. Il peint pour les ducs de Bourgogne Philippe le Bon, puis Charles le Téméraire, qui l’emmène en Bourgogne où il peint pour les hospices de Beaune. Il effectue le voyage en Italie, à Rome et à Florence, vers l’âge de 50 ans. Sa découverte des techniques alla fresca de Fra Angelico apporte beaucoup à son dessin et aux modes de préparation des supports qu’il rapporte dans son atelier flamand. En échange, il apprend aux maîtres italiens qu’il visite les techniques à l’huile, qu’ils ne connaissent pas encore.


Pierre Brueghel l’Ancien, premier d’une très longue lignée de peintres flamands de S’Hertogensbosch, à la frontière belgo-néerlandaise actuelle, effectue lui aussi le voyage en Italie au mitan du XVI° siècle. Les techniques qu’il emploie à son retour sont italiennes, comme l’usage du poncif et de la camera obscura. Il leur adjoint un secret de fabrication du liant des glacis issu de l’atelier de Van Der Weyden qui donne une précision dans le trait reconnaissable entre tous. Mais il peint les tableaux de genre que les riches Flamands lui commandent, scènes paysannes, villageoises, vivantes, très expressives, très éloignées des motifs italiens.


A son contraire, l’autre flamand qu’est Rubens va lui aussi un demi-siècle plus tard en Italie, à Venise, Mantoue, Gênes et Rome. A Rome, il est l’élève des frères Carrache qui lui apprennent la composition classique de la Renaissance. Sa rencontre dans la même ville avec le Caravage lui ouvre les portes de la lumière. Le Caravage peint des scènes nocturnes dans un clair-obscur saisissant; Rubens explose une palette de couleurs solaires même dans les scènes d’intérieur. Du Caravage il apprend le modelé des formes par opposition de couleurs, la disposition d’une aura, et le porté des ombres, mais il n’en adopte pas la stylistique épurée et la géométrie stricte. A son retour d’Italie, son style bascule dans le baroque. Son goût des formes plantureuses est ce qui lui reste de plus flamand.


Sur le conseil de Rubens, Velazquez fait deux voyages en Italie, le premier à 30 ans, le second à 50. Avant et après, il a une longue carrière de peintre de cour à Madrid auprès du roi Philippe IV. Ce ne sont pas des voyages initiatiques, mais il ramène tout de même du premier voyage la camera obscura, déjà connue de Leonard, qui renforcera encore sa justesse quasi photographique. Au second voyage, il a les faveurs du pape Innocent X, qu’il peint en utilisant pour la première fois la manera abreviada, manière très expressive permise par l’usage de la camera obscura qui caractérise son style dans sa dernière période.

Venise par Canaletto
Canaletto: vue de Venise


Le Greco, peintre grec de l’école espagnole, peintre d’icônes en Crète où il est né, effectue le voyage, d’abord à Venise où il entre dans l’atelier du Titien, puis à Rome, avant de se rendre à Tolède où il s’installe définitivement. Son style personnel naît véritablement en Italie.


Claude Gellée, parti en Italie comme pâtissier, aide en tant que tel à la meunerie des couleurs dans l’atelier du peintre Agostino Tassi où il est employé comme cuisinier. Le peintre, le voyant dessiner avec talent, le prend comme apprenti, puis il va parfaire son art du paysage auprès d’Annibal Carrache. Il apprend tout à Rome, car il n’était pas peintre auparavant. Par la suite, il ne quitte presque plus Rome, et devient le Lorrain.
D’autres peintres lorrains, comme
Jacques Callot,
Georges de la Tour, auprès du Caravage,
Jacques Bellange,
Claude Deruet,
Charles Mellin,
Monsu Desiderio,
Jean Girardet, peintre de Stanislas, vont également à Rome, où ils se retrouvent autour de l’église de Saint-Nicolas-des-Lorrains.


Hubert Robert, attiré comme beaucoup d’autres en pleine période classique par les ruines romaines, est envoyé à Rome par son employeur le duc de Choiseul. Il y reste onze ans. Il est l’élève de Piranèse et développe dans son atelier son goût des capricci, ces paysages imaginaires que les peintres classiques affectionnent tant.


Les peintres français bénéficient depuis 1803 d’un lieu privilégié dévolu à Rome au séjour artistique en atelier, la villa Médicis. Les artistes sont choisis sur concours par le biais du prix de Rome, qui a été créé sous Louis XIV mais ne disposait jusque là pas de lieu fixe. Le dispositif n’a presque pas changé depuis.

Avant le XIX° siècle, il faut imaginer ces voyages de plusieurs mois, à pied, à travers une Europe plus morcelée aujourd’hui, et surtout souvent en guerre pays contre pays. Les conditions du voyage sont en particulier moins favorables pour les peintres originaires de l’Europe de l’est et de la Scandinavie, dont le voyage est plus long et qui doivent traverser par exemple les lieux de la guerre de Trente ans. De plus, la politique complexe du parcellaire européen de l’époque ne favorise pas les déplacements. Il faut des passeports et des laisser-passer qui ne sont pas toujours accordés.

A partir du milieu du XIX° et surtout au début du XX°, le voyage à Paris se met peu à peu à remplacer le voyage en Italie. La première raison en est vers 1840 l’aggravation de la situation politique italienne qui réalise péniblement son unité. Ensuite, le statut de l’art et celui du peintre changent, surtout après l’arrivée de la photographie. L’arrivée de la peinture en tubes, inventée par le peintre montpelliérain Frédéric Bazille, ami des impressionnistes, mort à la guerre à 29 ans en 1870, fait disparaître le fastidieux travail de préparation des couleurs au fur et à mesure du travail, et avec lui le fonctionnement par tâche des ateliers d’avant. Enfin, le développement intellectuel de la France au cours de la seconde moitié du XIX° siècle exerce un attrait de plus en plus grand sur les artistes.

Catherine Créhange
21 juillet 2008 / MàJ 18 mars 2012
Publié la première fois dans europe-modem-est.eu

Publicités
No comments yet

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :