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Frontières

août 7, 2012

« Passées les bornes, il n’y a plus de limites » Alphonse Allais

La frontière est une limite territoriale qui sépare deux entités, deux Etats dans l’appellation la plus générale. Elle peut désigner aussi toute marque, limite, bornage ou barrage séparant deux choses. Lieu de flux, de trafics, de tensions, les frontières sont des zones où s’exerce plus particulièrement le contrôle des échanges. Les marches, territoires frontaliers, ont jusqu’au XVIII° siècle été l’objet dans toute l’Europe de règlements et d’attentions spécifiques. Le marquis leur doit son nom: il est à l’origine le militaire qui a pour charge de les défendre.

La frontière est une notion peu répandue hors d’Europe avant le milieu du XIX° siècle, voire le début du XX° siècle. Hors obstacles naturels (fleuves et massifs montagneux en particulier), la frontière est virtuelle et n’est rien d’autre qu’une convention entre deux parties. Volatile, elle est fluctuante et se déplace au gré des alliances et des traités. Elle peut également être versatile, lorsqu’un même territoire passe d’une main à l’autre en un mouvement de va et vient, qui donne aussi l’indication de la pression politique s’exerçant entre pays, entre pouvoirs voisins.

La notion actuelle de frontière se développe à partir d’un Etat fort aux pouvoirs centralisés. En France, Louis XI en pose les premiers jalons. Vauban est le premier à envisager la frontière comme une notion véritablement territoriale touchant à la zone d’influence d’un pouvoir, et non plus exclusivement comme la limite de propriété de ce pouvoir. Il l’aborde également, en bon militaire qu’il est, comme une entité à défendre et à protéger. Le « pré carré« , issu de négociations entre Etats pour faire des frontières d’un seul tenant et sans enclaves, est une invention de Vauban. Il nécessite un exécutif assez fort pour faire passer l’intérêt collectif du territoire ou de la nation devant l’exercice privé du pouvoir. Là naît la notion moderne de frontière.

Auparavant, en Europe de l’ouest au moins, de véritables frontières séparent chaque niveau du pouvoir. On franchit bien sûr une frontière pour passer d’un royaume à un autre. Jusqu’au XIX° siècle, on franchit des octrois et on paie des taxes, sur les personnes comme sur les marchandises, pour entrer dans n’importe quelle ville. On trouve sur toutes les routes européennes d’alors des barrages et des péages, pour pénétrer dans les territoires relevant des juridictions, des bailliages, des pairies, des comtés, des baronnies, ainsi que des possessions des évêchés et des grands monastères. Les enclaves se multiplient. La plupart des ponts sont alors de véritables frontières. 

Le Saint-Empire romain germanique est jusqu’en 1806 une mosaïque d’Etats de tailles diverses, certains minuscules, d’autres, comme la Prusse ou la Bavière, plus gros et plus forts. C’est la nécessité de protéger les frontières et l’existence même des plus petits qui pousse ceux-ci à proposer aux puissants de leurs voisins plus gros des avantages financiers qui rend nécessaire leur existence en périphérie. Ainsi sont peu à peu apparus les premiers paradis fiscaux, dès le Moyen-Age.

A partir du milieu du XIX° siècle, en Europe au moins, la notion de frontière est également assez intimement liée à celle des nationalités. Entre 1848 et 1914, les tracés flous à l’intérieur des grand ensembles hétéroclites qui forment l’Europe centrale, les tensions exacerbées entre nationalités, l’idéologie qui y est liée, provoquent de nombreuses tensions frontalières. La guerre de 1870-71 entre la France et l’Allemagne, liée au départ aux volontés expansionnistes de la Prusse, s’achève sur une humiliation morale et territoriale de la France. Si les tensions nationalistes autour des frontières ne provoquent pas directement la guerre en 1914, même entre la France et l’Allemagne, elles y contribuent si fortement que c’est l’idée même de fixer des règles et des principes stables en la matière qui dirige les négociations de 1918-19 aboutissant au traité de Versailles, celui qui marque certainement le plus fortement l’Europe du point de vue des frontières et des nationalités.

Dans certaines régions, comme les Balkans ou le Caucase, où les enclaves sont nombreuses, les causes des frottements frontaliers sont multipliées par la taille minuscule des entités. L’imbrication est due à la coexistence de systèmes de propriété collectifs et privatif issus des occupations successives russe et ottomane. Le nationalisme, qui tend à faire correspondre des entités politiques spécifiques avec des peuples déterminés, détermine aussi des choix territoriaux parfois délicats. Ainsi, aujourd’hui, le Kosovo, coeur religieux de la nation serbe, est un enjeu avant tout nationaliste pour les Serbes, et un enjeu politique de premier plan, mais non national, pour les Albanais. Le tracé de ses frontières est pour les Serbes une affaire d’Etat, car elle englobe ou non des lieux qui ont un sens patriotique pour eux. Pour les Albanais, c’est un simple relevé d’existence dont la valeur est identique à celle du territoire.

Pendant la Guerre Froide, en Europe centrale, les frontières entre pays se faisant face, pays du bloc de l’Est d’une part, pays occidentaux de l’autre, séparent non seulement des Etats, mais aussi et avant tout des idéologies politiques. Ailleurs, en Afrique et au Moyen-Orient notamment, le déplacement habituel des populations nomades est entravé par l' »hermétisation » progressive des frontières, qui a commencé au premier tiers du XX° siècle, soit bien avant la lutte actuelle contre le terrorisme, aggravant encore les perpétuelles tensions entre nomades et sédentaires.

La Pologne a vu au cours des siècles ses frontières glisser d’est en ouest, poussées par ses deux puissants voisins que sont la Russie et l’Allemagne. La Pologne est un pays de plaine qui a peu de frontières naturelles. Alliée ou non à la Lithuanie et à l’Ukraine, la Pologne a eu beaucoup de mal au cours des siècles à conserver un territoire homogène, et a même disparu durant tout le XIX° siècle. Recréée de toutes pièces en 1918 à partir du dépècement de l’Autriche-Hongrie et de portions de la Russie et de l’Allemagne, la Pologne d’alors se trouvait plus à l’est qu’aujourd’hui. Après 1945, la Russie, se trouvant cette fois dans le camp des vainqueurs, a réclamé la restitution d’anciennes possessions entre Lituanie, Biélorussie, Petite Russie et Ukraine. Depuis 1950, la frontière de la Pologne avec l’Allemagne suit le tracé des rivières Oder et Neisse; mais l’Allemagne de l’Est a revendiqué après 1970 des territoires se trouvant au-delà de l’Oder, parties de la Poméranie, de la Silésie et du Brandebourg, au nom de l’ancienne appartenance impériale à la Prusse. En 1990, l’abandon définitif de cette revendication a été un préalable à l’autorisation de réunification des deux Allemagnes.

Le Rhône, frontière naturelle

On parle encore fréquemment au milieu du XX° siècle, d’un bord à l’autre du Rhône, d’Empi pour la rive gauche, et de Riaume pour la rive droite, désignant cinq siècles après sa disparition l’ancienne frontière d’Etat qui séparait jusqu’au début du XIV° siècle le Saint-Empire Romain germanique (Empi) du Royaume de France (Riaume) entre Lyon et Avignon.

Le Danube sépare des régions qui se font face mais ne se fréquentent guère. A Budapest, ville composite, le pont n’abolit pas la frontière qui sépare les deux rives du Danube, et les deux villes, Buda et Pest. En aval, la frontière intérieure qu’est le fleuve est encore plus marquée du fait de son ampleur.

Certaines frontières n’ont pas d’existence physique bien définie, mais correspondent à des faits géographiques précis. C’est le cas des frontières linguistiques, comme celle qui sépare les pays de langue d’oc de ceux de langue d’oïl, entre le nord et le sud de la France. C’est également le cas en Bretagne de la limite entre pays bretonnant (Breizh Izel) et pays gallo (Breizh Uhel), qui est encore marquée par les anciennes bornes de la frontière gallo-romaine. C’est encore le cas de la limite entre Lorraine thioise et Lorraine romane que l’on peut encore lire avec précision dans les noms des villages et même dans l’organisation territoriale. A l’intérieur des frontières actuelles des Etats, comme les régions de langue allemande en Italie et en Tchéquie, certaines particularités linguistiques gardent l’empreinte d’anciens tracés.

La convention de Schengen, signée en 1985 dans cette petite ville du Luxembourg, applicable depuis 1995, entérine la suppression des contrôles aux frontières entre les pays européens signataires. Elle n’abolit en rien l’existence même de ces frontières intérieures à l’Union, mais crée de ce fait un espace intérieur, l' »espace Schengen », où les règles s’appliquant aux visas, à la politique d’asile et au contrôle de l’immigration sont communes et résultent d’une politique communautaire. La convention prévoit en même temps le renforcement des contrôles aux frontières de l’espace ainsi créé. Les conséquences générales sont pour l’essentiel bénéfiques. Mais il reste encore des étapes à franchir avant l’abolition totale des frontières à l’intérieur de l’Union européenne.

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