Aller au contenu principal

1848: le printemps des peuples, l’éveil de la question des nationalités

août 7, 2012

Avant la Révolution française, la nation est une notion relativement vague, mal définie, peu différente de celle de peuple. Après la Révolution, en France, elle signifie à la fois l’expression politique du peuple et la notion d’Etat. Le nationalisme, qui tend à faire correspondre des entités politiques spécifiques avec des peuples déterminés, se développe rapidement durant la première moitié du XIX° siècle. La prise de conscience politique des classes populaires au début du XIX° siècle est alors l’une des causes des soulèvements de 1848 en Europe.

Marx et 1848

En 1843, Marx s’installe à Paris; en 1844, il rencontre Engels à la terrasse du café de la Régence. C’est le début de leur collaboration. Chassé de Paris en 1845, Marx s’installe à Bruxelles où il organise, chez lui, les rencontres d’opposants à tous les régimes de toute l’Europe. Il participe aux travaux d’une ligue révolutionnaire, alors interdite, dont le congrès se tient à Londres fin 1847 : les Communistes. Le Manifeste du parti communiste paraît en février 1848 alors que les troubles ont déjà commencé en France. Marx revient alors à Paris pour quelques mois, puis il devient rédacteur en chef d’un journal à Cologne, avant d’être expulsé vers Paris puis Londres. Le livre est publié simultanément en allemand, anglais, danois, français, italien et néerlandais. Interdit partout, le recueil nourrit la réflexion des mouvements ouvriers et étudiants d’Europe.

Les actions de 1848, souvent préparées dans les cafés, ont également préparé le terrain et les mentalités à la déclaration du Président américain Woodrow Wilson en 1919 sur « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes« .

Allemagne

Après 1815 et le Congrès de Vienne, l’Allemagne est une confédération de 39 états. Elle vit, depuis, une période difficile en raison du raidissement des gouvernements sous l’influence de Metternich qui a fait édicter les dix décrets liberticides de Karlsbad en 1819. Les communications et la vie politique allemandes en général sont étroitement surveillées par les polices des différents états qui la forment. Cette période de 1815 à 1848 est appelée le Vormärz.

Les soulèvements en Allemagne concernent surtout Berlin, Mannheim, Heidelberg et Francfort, en mars et avril 1848. Dans les autres villes d’Allemagne, les mouvements ouvriers s’organisent. Sous la menace de l’extension des conflits ouvriers, et donc de conséquences graves sur la vie économique, les princes allemands acceptent en mai la formation d’un gouvernement central libéral, puis, en juin, la création d’une assemblée constituante, suivie de la naissance d’un parlement où, sans surprise, les libéraux dominent. Une première Constitution allemande pose alors les bases des futurs institutions et symboles (comme le drapeau noir, rouge et or). Mais les princes ne peuvent s’entendre sur tous les points et la nouvelle confédération ne possède ni institutions fixes ni armée commune. La Prusse, futur membre fondateur de la confédération du nord, manipulée par l’Angleterre et la Russie, se fourvoie à l’automne dans le conflit territorial du Schleswig contre le Danemark, ébranlant sérieusement l’unité de l’ensemble.

Alfred Rethel "la mort sur les barricades"

Alfred Rethel: la mort sur les barricades (1849)

L’expression politique du nationalisme allemand se manifeste dans le pangermanisme. Ce projet ultranationaliste de « Grande Allemagne », d’origine prussienne, est théorisé à l’aube du XIX° siècle par Johann Gottlieb Fichte. Nietzsche et Wagner en furent des adeptes. Repris plus tard par les Nazis, ce projet prétend à un Etat unique pour tous les pays de langue allemande. L’entreprise se heurte à l’Autriche qui souhaite maintenir son indépendance et refuse que la couronne du nouvel état revienne à un Allemand. La Suisse alémanique, qui veut rester neutre, s’y oppose aussi. Les nationalités enclavées, comme les Sorbes de Lusace, la ville de Neuchâtel ou les Hongrois, voient également d’un mauvais œil ce projet expansionniste de « Grande Allemagne » de leurs voisins germanophones. Le nouveau gouvernement unifié et le parlement proposent alors une solution appelée « Petite Allemagne », ou Prusse élargie, qui ne regroupe qu’une partie de la confédération du nord et empiète sur la Pologne.

Plus encore que les tergiversations politiques, les conflits et problèmes territoriaux, la question des frontières du futur état, le pragmatisme économique et politique qui dominent désormais l’assemblée prennent le pas dès l’automne 1848 sur les questions des nationalités, la réaction contre-révolutionnaire, active à partir de 1849 et surtout de 1851, repoussent de plus de vingt ans l’unification allemande. Bismarck proclame finalement l’unité allemande à Versailles, sous la forme d’un Empire unifié et confédéral, après la victoire sur la France en 1871. Cent vingt ans plus tard, en 1989-90, les Allemands se souviennent de la leçon de 1848-71 et règlent rapidement la réunification entre les deux Allemagnes, de l’Ouest et de l’Est.

Autriche, Hongrie et Europe Centrale

L’Autriche, qui a espéré après le Congrès de Vienne une véritable souveraineté, contestée par les princes allemands, se soulève contre le régime absolutiste de Metternich en mars 1848. L’Autriche, à la tête des États du sud de l’Allemagne, est alors en guerre contre presque tous ses voisins, et contre la Prusse, la Russie et l’Angleterre. Les mouvements de 1848 sont dirigés de l’extérieur du pays. Les origines en sont libérales autant que nationalistes. La première décision de l’assemblée constituante, mise en place au printemps 1848, est l’abolition de la féodalité. Cet acte entraîne en dominos les mouvements d’indépendance des nationalités non allemandes de l’Empire.

A Prague se cristallisent les volontés d’indépendance de la Bohême et de la Moravie. Les nationalistes tchèques, tels Frantisek Ladislav Rieger et František Palacký, réclament avant tout l’égalité des droits entre Tchèques et Autrichiens et prônent un royaume de Bohême autonome, au sein d’une fédération dirigée par les Habsbourg. La nécessité de conserver des liens avec les autres états de l’Empire leur est dictée par la taille insuffisante du futur pays face aux puissants voisins allemand et autrichien. Le nationalisme tchèque hésite entre panslavisme et indépendance, et penche alternativement vers l’un et l’autre, au cours des cinquante années suivantes. Soixante-dix ans plus tard, le souvenir de la Grande Moravie, royaume slave du X° siècle qui s’étendait de la Lusace à la Bulgarie, préside à la création de la Tchécoslovaquie, proclamée à Darney, dans les Vosges, en 1918, après l’éclatement de l’Empire austro-hongrois.

En Hongrie, Pest se soulève le 15 mars 1848, sous la direction du poète Sandor Petöfi, après un discours de Lajos Kossuth. L’insurrection s’étend le jour même à Buda. Les deux villes sont rivales depuis toujours, Buda, la cité historique, la ville ancienne, thermale et Pest, l’industrieuse. Les soulèvements se préparent dans les cafés des deux villes. Deux jours plus tard, après un premier gouvernement autonome intermédiaire du comte Batthyany, François-Joseph 1er nomme Kossuth premier ministre. Celui-ci proclame treize mois plus tard l’indépendance et la république. L’armée autrichienne, rejointe par l’armée russe et les Croates, écrase l’armée hongroise en avril 1849. Petöfi est tué et sa mort précoce en fait le héros romantique de la révolution hongroise ; Batthyany est exécuté. En 1873, les trois villes de Buda, Obuda et Pest fusionnent pour former la ville moderne, Budapest.

Roumains, Slovaques et Croates se soulèvent à leur tour contre la domination autrichienne. La Roumanie connaît une véritable Révolution paysanne qui aboutit dix ans plus tard à une réelle indépendance dans l’Empire puis, dix ans encore après, à la formation de l’Etat moderne.

La Transylvanie, autrichienne, la Moldavie fraîchement incorporée à l’Empire russe, la Valachie qui dépend de l’empire ottoman, et Bucarest commencent en 1848 à imaginer un destin commun face aux dangers que représentent les Autrichiens et les Russes. Les gouvernements nationalistes constitués alors sont issus principalement de l’aristocratie ; ils posent comme premier principe la question des nationalités, comme second l’abolition de la noblesse, et votent l’émancipation des Juifs et des Tsiganes. En revanche, le servage reste en vigueur. Au bout de six mois, le mouvement est maté par les Turcs et les Russes. Ces derniers contrôlent désormais totalement les Carpathes et la Bessarabie.

Les Croates proclament leur indépendance en mai et mettent en place une Diète (assemblée) début juin, mais restent finalement dans l’Empire. Par contre, les Slovaques ne parviennent pas à imposer leur indépendance. La Serbie connaît des troubles violents et isolés, comme à Novi Sad qui est détruite. Le mouvement ne s’étend pas. Les armées serbes aident l’armée autrichienne à mater les révoltes des autres nations.

La Hongrie et la Tchéquie acquièrent ainsi une première autonomie et fondent leurs parlements. La Hongrie résiste encore vingt ans à l’Autriche avant que se forme la double Monarchie, l’Autriche-Hongrie, face à l’Allemagne menée par la Prusse, avec également une bonne partie des Balkans.

Le traitement des nationalités dans l’Empire conduit également à l’émancipation totale des Juifs en Europe Centrale.

Italie

L’italie en 1848 est encore morcelée en petits Etats autonomes. La plupart sont monarchiques. Contrairement à l’Allemagne, aucune organisation de ces Etats ne s’est encore nettement dessinée, même contre la France napoléonienne, et même si le Piémont-Sardaigne commence, sous le gouvernement du premier ministre Cavour, le rapprochement avec les états voisins en vue de se défendre contre l’Autriche qui le menace. L’idée d’un Etat national italien, née pendant la Révolution française, s’affirme sous l’occupation française (1796-1815).

Après 1815, les monarchies renversées par Napoléon sont restaurées, quoiqu’affaiblies et déstructurées par cette longue période de dépendance. Plusieurs mouvements profitent de la confusion : les Carbonari, Cosa Nostra, les Mafia, et aussi les mouvements ouvriers, communistes et révolutionnaires, qui trouvent en Italie un écho particulièrement favorable.

La première guerre pour l’indépendance en 1848-49, contre l’Autriche qui domine le nord de la péninsule, première période du Risorgimento, marque le début du processus d’unification de l’Italie. C’est tout d’abord un échec, car l’Autriche est finalement vainqueur. Le processus est stoppé pour douze ans, mais dans cette période la plupart des duchés, royaumes et principautés parviennent à se détacher de l’influence temporelle des Etats pontificaux. La République est temporairement proclamée à Venise. Le pape Pie IX doit quitter Rome. La Sardaigne adopte une constitution libérale qui servira de modèle douze ans plus tard à la future constitution italienne. Suit une longue période de troubles. L’Italie est finalement unifiée en 1861 après une deuxième guerre en 1859-61. Après une troisième contre l’Autriche et la Prusse (1866), Venise et le territoire entourant Rome sont réunis au nouveau royaume, alors que Nice et les Savoies, qui appartenaient à la Sardaigne, sont cédées à la France en échange de sa protection. Le Pape conserve la ville de Rome sans ses faubourgs.

Angleterre

En Angleterre, il n’y a pas à proprement parler de révolution, mais l’échec de la proclamation de la Charte populaire, dénuée de contenu et de sens, affaiblit durablement les mouvements ouvriers anglais.

Russie

La Russie de 1848 est peu industrialisée et peu urbanisée. Elle est déjà très étendue, et s’apprête à englober sans l’annexer encore l’Azerbaïdjan, tout juste séparée de la Perse. Le régime à Moscou est puissant, mais dirigé par une dynastie déclinante et faible. L’administration locale d’un territoire aussi vaste passe par un système de propriété foncière qui donne des pouvoirs et des droits étendus à l’aristocratie et maintient le peuple dans la féodalité. Il n’y a pas à proprement parler de révolution en 1848 en Russie, mais une série de réformes. Les serfs obtiennent le droit d’acquérir des immeubles et des terres, à condition que leurs maîtres soient d’accord et que les terres ne soient pas peuplées. Des comités révolutionnaires se mettent en place un peu partout dans les villes et les campagnes, mais ils ne lancent pas un soulèvement qu’ils jugent prématuré. En Asie Centrale et dans le Caucase, la mainmise de propriétaires russes sur les terres, dans des régions où la notion de propriété est jusque là plutôt collective, est souvent suivie de l’expulsion des paysans autochtones. Cela aboutira plus tard presque partout à l’annexion de ces territoires par la Russie.

Suisse

Neuchâtel se soulève en 1848. Le canton est entré dans la confédération helvétique mais il appartient encore à la Prusse. Les insurgés effectuent une grande marche, du Locle au château de Neufchâtel par la Chaux-de-Fonds. La république est proclamée et confirmée en tant que telle dans la Confédération suisse. Pendant les dix ans qui suivent, des troubles continuent d’agiter le canton.

Danemark

Les troubles nationalistes au Danemark touchent le Schleswig et le Holstein, qui forment des gouvernements provisoires soutenus par la Prusse. Ces deux régions intégrent finalement la Prusse en 1865, et les mouvements nationalistes ne s’étendent pas.

Pays-Bas

Les Pays-Bas connaissent eux aussi une courte période de troubles. Le roi Guillaume II, sous l’influence des idées libérales et pressé par les évènements, accorde une constitution rédigée par le ministre Johan Rudolf Thorbeke qui diminue considérablement les pouvoirs du Roi et de l’aristocratie.

France

Daumier "la République nourrissant ses enfants"

Honoré Daumier: la République nourrissant
ses enfants (1848)

La question de la nationalité ne se pose pas en France comme dans les autres pays d’Europe. D’une part, de par l’ancienneté de son unification et de la forme spécifique de la question politique centrale de l’Etat français depuis au moins le X° siècle, et ce quel que soit le régime politique, la France a accompli un cheminement national commun long qui a rendu très forts les liens qui unissent les différentes parties de la Nation, ainsi que le sentiment d’appartenance à un bien commun de la plupart des ressortissants, même si plusieurs régions, comme la Bretagne, l’Occitanie, le Pays basque ou l’Alsace développent des mouvements autonomistes qui ont pour base l’idée de nation. D’autre part, de Louis XI à la Révolution française la progression vers la Nation et la nationalité s’est fixé un cadre à la fois géographique, politique et institutionnel qui n’existe chez aucun autre peuple. Ce cadre géographique s’est matérialisé entre autres par la politique du « pré carré » préconisée par Vauban. Par ailleurs, cette unité est renforcée par la centralisation des pouvoirs à Paris, définitivement fixée par les travaux de Colbert pour former une administration centrale forte destinée à empêcher toute nouvelle forme de Fronde issue de la province.

Les soulèvements de 1848 en France n’ont aucun fondement nationaliste ; ils sont exclusivement politiques et visent à faire tomber la monarchie et à installer la République. Les troubles se déclenchent en quelques heures, le 14 février, après l’interdiction par le premier Ministre François Guizot de toute réunion politique de l’opposition. Ils marquent en quelques jours la fin de la Monarchie de juillet.

Les suites

Les révolutions de 1848 ouvrent de nombreuses portes. Elles ébranlent les grands Empires de l’Europe centrale, mais ne parviennent pas totalement à leurs fins. Les mouvements nationaux amorcés en 1848 aboutissent pour la plupart à partir des années 1870. Ils sont presque partout retardés par les succès électoraux d’un ensemble de mouvements politiques conservateurs et très à droite, la Réaction, qui face aux troubles réclame et obtient partout le raidissement des pouvoirs.

26 septembre 2008

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :