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La carte de Peutinger

août 4, 2016

Capture d’écran 2016-08-04 à 21.30.42Konrad Peutinger (1465-1547), géographe et humaniste allemand, n’est pas l’auteur de la carte qui porte aujourd’hui son nom. Ce géographe et humaniste allemand possédait dans ses collections une table des itinéraires de l’Empire romain, appelée depuisTable de Peutinger, qui lui avait été offerte en 1507 par Celtis Portucius, à charge pour lui de la faire éditer.

La table de Peutinger n’est précisément pas une carte routière, mais une table d’itinéraires indiquant les routes d’un point à un autre, les étapes sur ces routes, et les distances en milles. La géométrie de la carte ne répond pas aux critères actuels; les orientations sont fausses, les routes sont représentées par des lignes brisées quasiment horizontales; les côtes et les fleuves apparaissent sous forme d’ondulations parallèles sans souci d’exactitude. Les principales étapes (temples, villes thermales, arènes, théâtres, etc.) sont représentées par des vignettes; les simples étapes par leur simple nom au-dessus du dessin de la route.
C’est une copie réalisée vers 1265 par des moines de Colmar d’une carte romaine datant du IV° siècle, elle-même probablement la copie remise à jour d’une grande carte du monde peinte sur le portique d’Agrippa à Rome vers 12 de notre ère.
Celtis avait découvert par hasard à Worms, en Allemagne, ce rouleau de sept mètres de long, représentant les voies connues depuis l’Angleterre jusqu’au Gange. Peutinger ne put faire publier la table, dont une partie fut finalement éditée en Italie, à Venise, chez les célèbres Alde, bien après la mort de Peutinger. Après être passé par la maison de Savoie, le manuscrit fut finalement acheté par la bibliothèque de Vienne, en Autriche, qui le possède toujours.
En l’absence des moyens de reproduction modernes, chaque édition de la table et de la carte donna lieu à une copie par un graveur, seul moyen permettant jusqu’à l’invention de la photographie de reproduire images et textes. Il y eut plusieurs éditions successives, en Italie tout d’abord, puis en Allemagne et en France. Chacune de ces éditions comporte des erreurs de recopie des noms propres dues à la difficulté de lire des noms anciens, alors déjà plus en usage et ignorés des copistes, difficiles à lire dans l’onciale des moines du XIII° siècle.
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Source: mon site de toponymie

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La perspective: une “illusion” européenne

mai 8, 2013

La perspective est au départ une construction mathématique d’un haut niveau d’abstraction, permettant de représenter à plat sur une feuille de papier un espace en volume.

La perspective est une construction mathématique dont la principale difficulté réside dans le passage de trois à deux dimensions. Il s’agit également de rendre la stéréoscopie due à la reconstruction (mentale) dans le cerveau des deux « images » produites par chacun de nos yeux, qui permet la perception des espaces et des distances. La perception et la réalisation d’une telle figure nécessite un niveau d’abstraction assez élevé.
La perspective utilise des postulats aujourd’hui bien établis: l’horizon est le repère absolu, toujours horizontal; les droites restent toujours des droites; les verticales restent toujours verticales; les horizontales fuient; les horizontales parallèles convergent vers un point unique qui est à l’infini.

Dans d’autres civilisations elle est perçue comme un obstacle à la lecture symbolique de l’image.

La perspective découle de la géométrie de Thalès et d’Euclide. Elle a profité des progrès de l’optique comme science mathématique et physique et comme ensemble de techniques. Elle implique une observation à travers un système permettant de mesurer, de calculer des angles et de projeter. Par exemple, l’utilisation de la chambre noire permet à l’observateur ou au dessinateur de matérialiser les fuyantes et donne une image de rendu qui nous semble aujourd’hui photographique. Mais elle modifie la perception qu’a le peintre de la scène, et elle élimine toute notion temporelle en fixant un instantané. D’autres systèmes, comme les châssis vitrés, ou les treillis à carreaux qui permettent également le redimensionnement d’une image, facilitent le report des projections de points.

L’invention

Les peintres de la Rome antique, les architectes romains comme Vitruve, utilisent déjà certains raccourcis de représentation pour les faces latérales des objets. Les représentations médiévales de l’espace tiennent surtout à la figuration du fait vécu. Sont privilégiées la restitution de la hiérarchie sociale, la simultanéité des situations, la narration directe et la lisibilité des actions, leur localisation symbolique et non forcément réelle, l’identification des architectures. Ces images nous semblent parfois aujourd’hui un peu plates. Mais déjà, par exemple, une vingtaine d’années avant l’explosion du Quattrocento, le peintre Jean Fouquet joue sur des profondeurs, sur des espaces triangulaires, avec des fuyantes qui ne sont pas encore tout à fait de la perspective, mais qui annoncent les découvertes futures. Donc, la perspective n’est pas totalement inconnue avant la Renaissance; elle est présente de manière intuitive et empirique, mais elle est inutile, car elle ne correspond pas à la vision du monde des hommes de cette époque.

L’invention de la perspective mathématique est le fait d’architectes et de peintres humanistes, des « régulateurs », qui cherchent avant tout à établir un état normé à toute chose pour la figuration. Mis à part le précurseur Villard de Honnécourt et le peintre allemand Albert Dürer, ces créateurs, tels GiottoMasaccioLéonard qui travaille sur l’organisation de la nature, Brunelleschi et son élève Alberti, architectes, les peintres Piero della Francesca et Paolo Ucello, effectuent leurs travaux essentiellement à Florence. Ils cherchent avant tout à faire entrer le monde dans une géométrie stricte qui expliquerait le dessein de Dieu par la perfection des règles qui le régissent. Pour la première fois, des notions aussi abstraites que l’infini sont traitées par les peintres. Il s’agit également d’éliminer l’observation subjective.

L’invention de la perspective ne se produit pas par hasard à Florence et au tournant du XV° siècle. A cette époque, les abbayes sont affaiblies par les guerres et par des querelles politiques dans lesquelles elles se sont engagées, et perdent la maîtrise des bibliothèques et du savoir. Par la suite, l’invention de l’imprimé, en faisant baisser considérablement les coûts de fabrication des livres, démocratise la connaissance. La fin de la suprématie du religieux libère les idées et permet le progrès. C’est le début des enseignements humanistes. Après l’effondrement du système bancaire spéculatif de Venise, Florence est devenue une ville très riche grâce à la banque et à l’invention dans ses murs de la lettre de créance. La ville vit l’âge d’or des Médicis, une période de stabilité politique, de recherches intenses sur l’organisation de la société et du monde, sur la place des hommes dans le monde, et surtout sur l’individu, notion tout à fait nouvelle en Europe.
La Renaissance est le moment où l’homme européen se sépare de la vision aristotélicienne de l’univers (terre et cosmos) qui a dominé toute la période antique et le Moyen-Age, et commence à se positionner à la fois comme individu et comme centre du monde. La perspective est un petit théâtre où l’espace du lecteur de l’image est mis en scène par le peintre dans une représentation égocentrique. L’homme dans la représentation perspective ne se trouve plus à l’intérieur du monde; il s’en extrait et l’observe comme à travers une fenêtre. Le choix même d’ailleurs de ce point de vue où le fabricant de l’image place l’observateur est révélateur de son intention. La finalité des travaux sur la perspective de cette époque est la recherche d’un point sublime, ou point de vue de Dieu, qui a également des prolongements dans les travaux de sociétés secrètes et de la franc-maçonnerie, ainsi que dans le développement des thèses utopistes.

Ce déplacement du point de vue de l’observateur aura également des conséquences sur le rapport de l’Europe et des Etats européens au reste du monde, car jusqu’au milieu du XX° siècle au moins (et aujourd’hui encore dans une moindre mesure) ils ne se départiront pas de cette position eurocentriste de la représentation, de la géopolitique et des rapports entre Etats. Les thèses racistes du XIX° siècle sont également issues de travaux périphériques sur la perspective, ceux qui concernent la perfection du monde, et de l’homme, blanc et européen évidemment. Les campagnes de colonisation de la même période, outre leurs aspects économiques et démographiques, utilisent les mêmes arguments pour imposer l’action, présentée comme forcément civilisatrice et bénéfique, de l’homme européen. Le point de vue de l’homme européen se met en perspective et se place alors d’autorité au « point sublime » de l’observation et de la conduite du monde.

Les suites

Le premier livre traitant de la perspective est imprimé à Toul en 1505, par un moine de Saint-Dié, Jean Pèlerin, plus connu sous le nom de Viator. Il est contemporain des premières cartes imprimées par les moines de Saint-Dié et de l’invention du nom de l’Amérique. Diplomate auprès de Louis XI à la fin de la Guerre de Cent ans, il travaille à l’unification politique de la France, et à la naissance de l’Etat-nation, considéré comme un bien public commun à tous. Viator applique à la peinture et à la géométrie cette idée d’universalité de la représentation du pouvoir royal. A son retour à Saint-Dié, abbaye qui, comme toutes celles qui disposent d’une grande bibliothèque, est fréquentée par de nombreux moines étrangers, Jean Pèlerin tire profit de ses rencontres avec les diplomates toscans et lombards présents autour de Louis XI. L’ouvrage compte quarante gravures d’architecture dont les premières donnent des méthodes pour tracer à carreaux et à diagonales, sur la base des tracés carrés de ses prédécesseurs. Ceci permet de tracer un plan précis au sol sur lequel on construit les autres éléments, contrairement à la technique d’Alberti, dont la recette est fortement contrainte sur des volumes inscrits dans des cubes posés sur un damier vu de face. Les principaux théoriciens de l’époque suivante, comme Véronèse et son ami Daniele Barbaro, se fondent sur les travaux de Viator.

A partir du XVI°, et durant trois siècles, se répand l’usage du treillis, châssis en bois garni de fils perpendiculaires formant des carrés de taille égale. Cet outil permet de diviser ce que voit le peintre en petites portions et de reporter l’image sur un schéma régulateur à carreaux, comme on peut le voir dans le film de Peter Greenaway « Meurtre dans un jardin anglais« . Avec le treillis se multiplient les représentations du jardin idéalisé, où sont réalisés les premiers dessins utilisant l’outil, puis de la ville, et enfin du monde tel que nous le dessinons aujourd’hui. Mais en raison des mauvais résultats pour représenter courbes et diagonales, on aboutit dans les peintures de l’ère de la perspective (Renaissance et baroque surtout) à une surcharge d’espaces cubiques vus de face.

Au XVII° siècle, les travaux de Girard Desargues, de Jean Cousin, puis d’Abraham Brosse, dressent une théorie qui se veut universelle et qu’on utilise toujours pour composer une image à l’intérieur du cadre. Mais, prisonnière d’un système fermé, la perspective devient alors académique, donc dogmatique et conventionnelle. Elle s’éloigne des principes humanistes et n’évolue plus dans le sens de la compréhension du monde. Les formes extrêmes de la perspective, caractérisées par des déformations de plus en plus importantes, relèvent plutôt du jeu mathématique.

En Europe, dès le XVII° siècle, les architectes, comme le Français Jacques Androuet du Cerceau, dévient de la perspective stricte en raison des déformations importantes qu’elle entraîne aux extrémités du plan et dans les espaces très rapprochés et très éloignés. Ils utilisent la perspective parallèle, dont les fuyantes ne se recoupent pas à l’infini. Leurs travaux, qui procèdent plutôt de la géométrie descriptive, laquelle sera définitivement fixée un siècle plus tard par le mathématicien Gaspard Monge, se basent sur un plan tracé au carreau et sur l’élévation simple des faces. En terme de représentation, le résultat est moins agréable à l’œil, mais il a l’avantage de représenter des surfaces proportionnelles à la réalité, ce qui est finalement plus utile en architecture, et également de permettre le chiffrement des coûts de fabrication.

L’art militaire invente la perspective cavalière, vue du dessus en perspective parallèle, mélange de la perspective académique et de l’élévation d’Androuet du Cerceau. Elle permet d’ajouter des données spatiales sur les hauteurs et les distances utiles à la balistique, à l’époque où se développe l’artillerie. Vauban lui donne ses lettres de noblesse. La perspective cavalière se généralise sous la forme d’axonométrie dans les représentations d’urbanisme et dans le dessin technique en raison de sa grande lisibilité.

Par la suite, au XX° siècle, l’image informatique réutilise la représentation par surfaces simples, ou facettes, imaginée au XV° siècle par Brunelleschi et surtout Paolo Ucello.

Une représentation constitutivement européenne

La représentation en perspective est une spécificité européenne qui s’est peu étendue hors de l’Europe occidentale avant le XVIII°, voire le XIX° siècle.
Les représentations indiennes ou chinoises anciennes, par exemple, laissent de côté les volumes et privilégient jusqu’au XVII° siècle une symbolique de la taille et de la place des éléments dans l’image, une organisation sociale de l’espace représenté. Au XVIII° siècle, les peintres d’estampes chinois et japonais utilisent encore une représentation sans points de fuite. Dans la peinture orientale d’avant Hokusai le spectateur n’est pas pris en charge par le dessinateur, qui n’inclut pas le point de vue de l’observateur dans son image. La hiérarchisation symbolique de l’image des siècles précédents est renforcée par une répartition de l’espace d’avant en arrière en compartiments où se déroule l’action. Les mangas utilisent encore aujourd’hui le prolongement de cette manière typiquement orientale de distribuer l’espace, le temps, et l’organisation de l’action en cases dont la lecture n’est généralement pas linéaire.

Bibliographie

« La perspective en jeu » de Philippe Comar, Gallimard 1992
Carnets de Leonard de Vinci
Sonnet de Shakespeare pp.112
Histoire de l’infamie de Borges
De la physique, Aristote

1e version écrite en août 2008

Rubens diplomate

avril 25, 2013

Pierre-Paul Rubens est né près de Cologne en 1577. Ses parents, protestants, ont quitté les Pays-Bas pour l’Allemagne quelques années avant sa naissance à cause de leur religion, au tout début des tourments de la lutte interreligieuse qui va embraser l’Europe. Son père est jurisconsulte, et a été autrefois échevin d’Anvers. Après la mort du père, la mère et ses enfants retournent à Anvers lorsque Pierre-Paul a 12 ans. Il s’y convertit au catholicisme vers l’âge de treize ou quatorze ans. Ses premiers travaux payés se situent à cet âge, car il reçoit un paiement pour copier les figures de la Bible du graveur maniériste suisse Tobias Stimmer.

Il fait de bonnes études littéraires classiques, ce qu’on appelle alors les humanités, et, après avoir été page, entre en apprentissage dans plusieurs ateliers de la ville. Curieux, humaniste au sens classique du terme, très instruit, il adopte des valeurs fondées sur l’éthique qui le poussent à être diplomate. Il correspond avec des savants de diverses universités du sud de l’Europe, dont le provençal Peiresc. Il collectionne tableaux et gravures. Polyglotte, il parle néerlandais, français, allemand, italien, espagnol et latin, mais pas l’anglais, qui n’est pas encore langue diplomatique. Les négociations avec l’Angleterre se passent encore en français.

rubens_mantuaDevenu maître de la guilde de Saint-Luc d’Anvers en 1598, à 21 ans, Rubens va en Italie, à Venise, Mantoue, Gênes et Rome, de 1600 à 1608. D’Anvers, sa route longe l’Escaut et ses affluents jusqu’à la Meuse et Maastricht, passe à Aix-la-Chapelle, puis il descend le Rhin de Cologne ou Bonn jusqu’à Mayence, et contourne les Alpes Rhétiques par Nuremberg, Münich et Innsbruck. Sa première étape italienne est Mantoue, où il séjourne plusieurs années auprès du duc Vincent II Gonzague, et où il accomplit sa première mission diplomatique vis à vis de l’Espagne.

Il devient rapidement célèbre dès son séjour à Rome, car son dessin exubérant et sa pâte incomparable plaisent, et les gravures de ses tableaux se vendent très bien. A son retour d’Italie, il passe quelques temps à Bruxelles, où il devient le peintre officiel de la cour de l’archiduc Albert, puis de l’infante Isabelle, qui gouverne les Pays-Bas du sud au nom du roi d’Espagne après la mort de son époux. Il s’installe ensuite définitivement à Anvers. Il produit beaucoup. Son atelier grandit et compte de nombreux collaborateurs. Il forme de nombreux élèves, dont Jordaens, Ryckaert, Van Dyck, et surtout Brueghel de Velours.

C’est d’ailleurs cet atelier pléthorique et bien organisé qui lui permet par la suite de voyager librement et sans entraves. Il est rapidement l’homme le plus riche et le plus célèbre d’Anvers. Les Pays-Bas sont en train de vivre la grande période du commerce des oignons de tulipes, bulle financière et spéculative très opportuniste qui durera quarante ans, jusqu’à ce que la guerre de Trente ans les atteigne en 1637.

Puis il voyage pour effectuer des commandes, en Allemagne, en Angleterre, en France et en Espagne surtout. Il peint des portraits des rois et des grands, rencontre Velasquez qu’il incite à aller en Italie. En réalité, à partir de 1621 surtout, tous ces voyages cachent des missions diplomatiques pour le compte des Pays-Bas espagnols. Les motivations de Rubens pour la diplomatie sont autant pécuniaires que religieuses et morales. Ce qui l’intéresse dans la paix, c’est la tranquillité des petites gens. C’est aussi qu’elle permet le commerce et la circulation des personnes et des biens dans l’espace européen.

A partir de 1618, a commencé la guerre de Trente ans, qui est une guerre de religion entre catholiques et protestants. Elle commence par toucher l’Allemagne, mosaïque de petits états plus ou moins fédérés, et gagne rapidement tout l’ouest et le nord de l’Europe par le jeu des alliances. Sous le manteau, Rubens est le principal négociateur du traité anglo-espagnol de 1630, et à ce titre il est anobli en Espagne, fait chevalier et décoré en Angleterre. Mais il échoue à faire se rapprocher les points de vue des Pays-Bas du nord et du sud en 1631-32, et c’est le parti adverse, le nord, qui l’emporte finalement, par l’argent et non par les armes.

rubens_mariemedicisIl va à Paris trois fois entre 1621 et 1625. La France n’est pas encore touchée par la guerre. Mais il est déjà en mission diplomatique. Il travaille à l’ambitieux projet de la galerie du Luxembourg, sur des portraits de Marie de Médicis, dont il sera à la fin de sa vie l’ultime soutien. Il dessine également des cartons de tapisseries. Rubens met à profit les longues séances de pose avec la reine-mère pour entreprendre de difficiles négociations entre la France et l’Espagne. Rapidement, Richelieu trouve suspectes les accointances entre ce peintre flamand voyageur, l’italienne Marie qui est plus ou moins prisonnière de son fils, et le parti espagnol de la reine Anne d’Autriche qui se compromet avec les ennemis de la France. Après un dernier voyage à Paris en 1626, lui aussi lié à une mission diplomatique, cette fois auprès du duc de Buckingham, proche de la reine, la France lui est fermée par le cardinal, car elle est désormais en guerre contre les Pays-Bas et l’Autriche. Les missions alors s’espacent pour quelques années, sauf vers l’Angleterre. Il ne les reprend que lorsque Marie de Médicis, harcelée par son fils Louis XIII et par le cardinal de Richelieu, fuit vers Bruxelles en 1631, perdant aussitôt tous ses soutiens. Elle mourra onze ans plus tard dans la maison natale du peintre, près de Cologne, quelques jours avant Richelieu.
Après 1632, malade et remarié à une très jeune femme, il se retire définitivement de la diplomatie. Il meurt en 1640, à l’âge de 63 ans.

Catherine Créhange
1er août 2008

Le waterzooi d’Anvers

La recette originelle est à base de poissons d’eau douce pêchés dans l’Escaut; les recettes à base de poulet sont apparues plus tardivement, lorsque la pollution de l’Escaut est devenue trop importante pour consommer les poissons de rivière, et que le prix du poulet a diminué.

Ingrédients pour 6 personnes:

1,5 kg de poissons de rivière (de l’Escaut à l’origine), sole, lotte, turbot, etc.
1 morceau d’anguille ou de congre déjà cuit (facultatif)
1,2 litre de moules
1 gros oignon
3 carottes
3 blancs de poireaux
1 pied de céleri
1/2l de vin blanc sec
beurre
35cl de crème
1 oeuf
herbes: cerfeuil, persil, coriandre, ciboulette, en grande quantité
quelques graines de moutarde

Préparation

Faire blondir l’oignon dans un peu de beurre; ajouter le céleri, les moules grattées et le vin blanc; laisser juste ouvrir les moules à feu vif. Egoutter en conservant le jus; retirer les coquilles des moules.

Faire revenir les légumes émincés en julienne avec un peu de beurre; ajouter la moitié du jus des moules filtré et les herbes pour faire un jus vert; laisser réduire 20mn. Mettre les poissons coupés en gros morceaux sur les légumes; ajouter le reste du jus des moules; laisser cuire quelques minutes; finir éventuellement au four à 180°C.

Battre ensemble l’oeuf et la crème; ajouter les graines de moutarde et des herbes hâchées.

Le waterzooi se sert dans un grand plat creux ou à la rigueur une soupière.
On dresse d’abord les légumes en couche et le jus vert, puis les poissons et tout autour une couronne de moules;
on arrose ensuite de la crème à la moutarde et on dispose un peu de cerfeuil et de persil hâchés par-dessus.

La fosse Dionne

août 7, 2012

fosse DionneLa fosse Dionne, à Tonnerre, est une fontaine jaillissante très spectaculaire, dont le griffon a un diamètre supérieur à 1,50 m. Elle est située au pied d’une falaise au sein d’un faubourg de la ville. Après un cours de 250 mètres, le ruisseau qui sort de la source se jette dans l’Armançon.
La Fosse Dionne est la plus importante fontaine vauclusienne de France après la fontaine de Vaucluse. Ses eaux proviennent de la résurgence de plusieurs ruisseaux, dont certains situés à plus de 40 kilomètres de Tonnerre.

Le bassin actuel est un aménagement réalisé à l’initiative du père du chevalier d’Eon, natif de Tonnerre, pour transformer l’ancien bassin gallo-romain du sanctuaire en lavoir.
Divona, le sanctuaire gaulois de la Fosse-Dionne, était enserré dans l’oppidum et abritait un grand lieu de culte à Borvo (dieu gaulois des sources bouillonnantes), devenu par la suite l’église Saint-Pierre et ses dépendances. Le nom de Divona vient de celui de la déesse des eaux gauloise.

Tonnerre a succédé à deux agglomérations antiques qui se touchaient, Tornoduro, grande ville commerçante des Senons, correspondant à la ville basse, et Divona, la principale ville religieuse des Senons, correspondant à la ville haute, puis ensemble Castrum Ternodorense.
Tornoduro vient de tar (rocher) + duro (colline fortifiée, oppidum) ou de Turnos ou Taranis (dieu gaulois) + duro (colline fortifiée, oppidum).

A lire aussi:
Légendes de la fosse Dionne
L’histoire du dépôt de chemins de fer de Tonnerre

Cuisines d’Europe

août 7, 2012

Les cuisines des pays d’Europe, d’abord conditionnées par les ressources naturelles, évoluent avec l’agriculture, les routes de commerce et les colonies qui apportent de nouveaux ingrédients, des épices, et des modes de préparation.

De tous les légumes que nous connaissons aujourd’hui, bien peu sont indigènes à l’Europe. Côté légumes, carottes, panais, choux, navets, diverses raves, roquette, raiponces, aches et céleris, fèves, tous dans des variétés bien différentes de celles que nous cultivons aujourd’hui, et les olives, bien sûr, dans le sud.

Les fruits: pommes et poires, prunes rouges, fraises, framboises, myrtilles, merises et cerises aigres, faînes, pignes, ainsi que les cynorrhodons, fruits des rosiers sauvages, et les baies des haies, des bocages et des marais.

Tous les autres arrivent avec des voyageurs, des colonisateurs, des soldats ou des marchands. L’Europe du nord, qui ne connaît jusqu’au XIVe siècle que le chou, invente diverses méthodes de conservation dont la plus connue est le saumurage acide en tonneau: la choucroute.

Les aromates locaux européens sont rares, mis à part les herbes, romarin, thym, sarriette, sauge, hysope, serpolet, persil, marjolaine, livèche, fenouil,aneth, et les tiges d’angélique.

On utilise peu de graines hormis la moutarde, le genièvre, le cumin et quelques autres graines d’ombellifères.

Les Romains, lorsque leur Empire s’étend vers l’est, commencent à croiser, au sud de la mer Noire, les caravanes marchandes des routes de la Soie qui leur vendent coriandre, fenugrec, girofle, casse du cassier et cannelle.

Les vins romains et grecs sont traditionnellement aromatisés d’épices.

Haies et bocages

Dans le centre de la France actuelle, entre le Bourbonnais et le Morvan, est inventée deux siècles avant notre ère au moins la haie plessée, faite de branches de saules entaillées, pliées et entrelacées, et dans lesquelles épines, arbustes à fruits, petits arbres, osiers, vont se lover. La haie ainsi formée est presque indestructible; elle retient les eaux pluviales et évite le lessivement des sols; elle limite aussi les effets du vent dominant. Grâce aux baies des fruitiers et aux branches qui rejoignent le sol, elle fournit gîte et couvert à toutes sortes d’animaux, lièvres, rongeurs, oiseaux, etc. et nourrit aussi les hommes pour lesquels elle forme une ressource abondante et facile à entretenir. Dans les premiers temps, la plesse d’épineux sert de rempart au village. La haie borde ensuite les chemins creux; elle s’étend et devient bocage. Le bocage à haie a fructifié en Normandie, Bretagne, Vendée, mais aussi en Poitou et en Limousin, surtout autour des saules et des osiers, mais ici ou là avec le chêne et le châtaigner pour assise.
Au milieu du XIIe siècle, la reine Aliénor d’Aquitaine apporte la haie plessée dans sa corbeille de mariage à l’Angleterre d’Henry II Plantagenêt. Elle a essaimé, créant le paysage rural que l’on peut encore voir aujourd’hui dans le sud, et a déterminé aussi le rapport de propriété propre à l’Angleterre appelé enclosure. Aliénor a aussi développé dans ses deux fiefs l’exploitation rustique des fruits des haies, conservés d’été en hiver sous forme de confitures, dont elle rapporte la recette, qui est d’origine arabe, de Palestine lors de la IIe Croisade.

Guerre des épices

La fièvre de l’épice commence véritablement avec l’exploration du monde et la conquête coloniale au XVe siècle.

Le poivre est importé d’Indonésie au XVIIe sur l’île Bourbon (La Réunion) par un administrateur colonial qui finira par donner son nom à l’épice, un certain Pierre Poivre. La guerre des épices entre pays européens fait des ravages sur les mers et des fortunes en Extrême-Orient et en Amérique. La ville de Lorient doit tout à l’épice et à la course à l’armement qu’elle nécessite.

Au tout début du XVIIe siècle, les Hollandais échangent avec les Anglais les îles Moluques, où pousse la muscade dont ils raffolent, contre une pauvre île marécageuse et déserte de la côte américaine : Manhattan.

La morue, abondante jusqu’au XIXe siècle dans les eaux de l’Atlantique, est la base de la nourriture des Portugais et des Basques. Elle est pour eux une ressource locale. Mais les accompagnements, eux, sont exogènes : pommes de terre, tomates, poivrons, piments, ail, citron, proviennent des voyages des marins.

Les Portugais arment Vasco de Gama qui va en Inde à la recherche d’épices pour son Roi. Pour plusieurs siècles, les Portugais tiennent alors les routes maritimes du commerce avec l’Asie. Les voyages de Christophe Colomb sont également financés par Isabelle la Catholique pour la recherche de nouveaux territoires des épices. Ses successeurs ramènent d’Amérique tomates, pommes de terre, haricots, petits pois, poivrons, topinambour, courgettes, melons, potirons, maïs, cacao, etc.

En un seul voyage en Chine, Marco Polo rapporte deux piliers de la cuisine italienne : les pâtes de blé dur et les glaces. Un siècle et demi plus tard, l’Amérique fournit une troisième base à la cuisine italienne : la tomate. Ce fruit américain est planté à titre expérimental, comme ornement, en Sicile (alors espagnole). C’est la famine qui poussera les Siciliens à en manger.

Venise est le moteur de ces apports. Coeur de la Méditerranée, c’est le plus gros port du monde de l’époque. Commerçante et cosmopolite, Venise conserve, pendant plus de deux cents ans, le monopole de l’épice sur mer. C’est Venise qui lance véritablement la course aux épices, qui commence avec les conquêtes orientales de Rome et connaîtra son apogée au XVIIIe siècle.

Forts de leur immense Empire colonial, les Anglais ramènent de Darjeeling, au nord de l’Inde, les thés qui feront la base de leur culture alimentaire. Par le biais des marins maltais, possession anglaise en Méditerranée, l’Angleterre importe également de mer de Chine, dans des tonneaux, une sauce de soja saumurée, mélangée sur les bateaux à des tomates très mûres pour faire une préparation destinée à combattre le scorbut, et qui deviendra le ketchup. La cuisine anglaise importe de nombreuses recettes de leur immense empire colonial, comme la célèbre Worcestershire sauce, recette de marin parfumée à l’assa foetida et au tamarin, à peine modifiée, venue du sud de l’océan Indien.

La Scandinavie connaît des étés chauds et brefs. La fructification est aussi abondante que brève. En été, on consomme du frais. Les harengs de la mer Baltique, salés, séchés et fumés pour leur conservation, sont mangés en hiver accompagnés de fruits confits dans le sucre ou le miel, vinaigrés ou saumurés. On mélange salé et sucré, aigre et doux, dans une association poisson-fruits que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. Les légumes y apparaissent tardivement; les vitamines proviennent exclusivement des fruits et des herbes.

En Hongrie, le piment rouge comme la langue sont ouralo-altaïques, donc asiatiques. Ce sont les Magyars, originaires des grandes steppes sibériennes, qui les ont apportés dans leurs bagages. La goulash est une soupe de viandes, oignon, ail, cumin et paprika (le fameux piment rouge). C’est un ragoût qui fait se rencontrer ingrédients asiatiques et mode de cuisson typiquement européen. La viande est revenue dans une matière grasse pour en extraire les sucs, puis cuite longtemps à feu doux dans un liquide, avec des aromates et des légumes.

Le pain

Les céréales, principales sources de sucres lents, sont dans le monde entier la base de l’alimentation humaine. En Europe, on utilise tout d’abord l’orge et le seigle, qui poussent naturellement. Mais l’orge, pauvre en protéines, a une valeur nutritive médiocre, et le seigle est dangereux à cause d’un champignon, l’ergot de seigle, qui provoque le mal des ardents.

Le blé cultivé est une espèce originaire de l’est de la Méditerranée qui nécessite des soins. Il est à l’origine de la sédentarisation de l’homme en Europe, mais aussi des premiers commerces, entre nomades et sédentaires. Les blés indigènes n’ont pas tous les qualités agricoles et alimentaires des blés actuels. Ainsi, les blés cultivés en Bretagne, dans les vallées vosgiennes ou en Italie ne sont pas panifiables. Pauvres en gluten, ils n’ont pas les qualités suffisantes pour faire gonfler la pâte. Cela explique les bouillies, galettes, crêpes ou quiches non levées que l’on mange dans ces régions. Ce sont les moines qui, entre le IXe et le XIVe siècle, feront se généraliser l’usage des meilleurs blés.

En France, Sully encourage les travaux pour améliorer la qualité et les rendements de la production agricole afin de pouvoir nourrir toute la population. La qualité nouvelle favorise le renouveau de la gastronomie française, qui se développe à la fin du règne de Louis XIII. La plupart des préparations culinaires françaises actuelles ne remontent pas avant le XVIIIe. Les produits et les goûts d’avant disparaissent peu à peu. En particulier, les préparations sucrées ont été révolutionnées par deux apports successifs : le sucre de canne, venu des Indes au XIe siècle via l’Algarve, et cultivé extensivement dans les colonies caraïbes à partir du XVIIe siècle, et puis l’invention du sucre de betterave, bon marché et très sucrant, au tout début du XIXe siècle. Auparavant, tout était sucré au miel.

L’invention de la pâtisserie

Dans toute l’Europe, la pâtisserie moderne naît avec la vie de cour. Elle a besoin d’un sucre capable de faire mousser un jaune d’oeuf battu avec lui, ce que le miel permet pas. Presque tous les desserts européens d’aujourd’hui apparaissent à partir du XVIIe siècle, à l’exception des galettes, des crêpes et des crèmes aux oeufs. D’abord réservés aux riches, ils deviennent les plats de fête des villageois. Les biscuits de Noël, que l’on trouve dans toute l’Europe du nord, marient une ou deux sortes de pâtes au beurre à des mélanges d’épices spécifiques à chaque région, voire à chaque village. Les spécialités sucrées des villes et des villages sont toujours des inventions ponctuelles, le travail d’une personne qui a fait florès. La plupart de ces inventeurs sont restés anonymes. Leur ville a adopté leur invention. Ainsi, le croissant, inventé au XVIIe siècle à Vienne par le pâtissier Koltschisky, inventeur des cafés de Vienne, après le siège de la ville par les Ottomans, adapte une pâtisserie orientale ramenée par des voyageurs. La pâte de Koltschisky est tout d’abord pâte à brioche, puis feuilletage au beurre, et enfin devient ce gâteau dont le succès européen est immense.

Les flans aux fruits, clafoutis, millas, millassou, faits d’un appareil d’oeuf et lait avec ou sans sucre, avec ou sans farine, et dans lequel on fait cuire prunes, cerises ou baies, marquent dans l’ouest de la France les limites presque exactes de l’influence des gaulois Lemovices. Elles correspondent également à une limite linguistique entre langue d’oc et langue d’oïl qui dure jusqu’à la guerre de 1914-18.

En Charente, l’utilisation des parfums de la jonchée, le lait caillé dans une natte de joncs, délimitent Aunis et Saintonge : mélange d’amande amère et d’eau de fleur d’oranger pour les uns, eau de laurier poivrée pour les autres.

Peu avant la Révolution française, une autre révolution transforme la vie des femmes. Ce sont les magasins d’épicerie qui apparaissent dans les villes et les gros villages. Ils permettent un approvisionnement plus facile, au jour le jour, et soulagent les ménagères de la difficile gestion des stocks sur l’année.

Contes européens

août 7, 2012

Au début du XIXe siècle, les frères Grimm, linguistes nés en Hesse, récoltent des contes du centre de l’Allemagne et de l’Europe Centrale pour le compte de l’éditeur Clemens Brentano. La plupart de ces contes rappellent le souvenir des forêts primitives et de contrées idéalisées du coeur de l’Europe, et régénèrent des légendes médiévales à peine oubliées. En réécrivant ces histoires, les deux frères cherchent à en extirper toute allusion sensuelle ou stylistique, et à leur donner une forme et un fond s’approchant au plus près de la morale chrétienne puritaine de l’époque. Les contes les plus connus sont la Belle au Bois Dormant, qui est à l’origine un conte espagnol, Cendrillon, Blanche-Neige, Barbe Bleue, Tom Pouce, le Roi Citrouille et Hänsel et Gretel. Leur aspect fantastique est propre à l’Europe Centrale. Ces contes sont devenus universels lorsqu’ils ont traversé l’Atlantique dans les bagages des émigrants allemands.

Les frères Grimm ont collecté ces contes auprès des femmes de leur entourage : la fille de leur aubergiste pour Cendrillon, la gouvernante des beaux-parents de l’un des frères, les femmes de chambre et les nourrices de la famille, une amie de leur soeur. Les variantes sont principalement finnoises et slaves, mais les frères Grimm reconnaissent d’autres influences, notamment irlandaises et espagnoles. En Allemagne, le conte est une tradition des veillées, des soirées dans les auberges, des réunions de fileuses. C’est une activité nocturne, qui n’est pas destinée aux enfants.

Le Petit Chaperon Rouge

Ce conte initiatique français, dont il existe de nombreuses versions, est en partie basé sur une succession de jeux de mots euphoniques en vieux français, entre les mots leu (loup), alleu (héritage libre de toute féodalité, représenté par la mère et la grand-mère), lai (chemin de forêt), l’huis (la porte), (le morceau de tissu qui sert de capuche), lait (le beurre, caillé ou crème qui accompagne la galette dans le panier), les linges qui pendent autour de la maison, etc. On retrouve ces jeux de langages dans la répétition des toc-toc à la porte, la formule quasiment magique « tire la bobinette et la chevillette cherra », la forme du conte elle-même qui est très volubile. Il est particulièrement ambigu en matière de séduction, et tout, du choix du chemin à l’ouverture de la porte, au loup dans le lit, et au chaperon dévoré, tout peut y être interprété à plusieurs niveaux.

Leur précurseur est au XVIIe siècle le Français Charles Perrault, l’un des principaux collaborateurs de Colbert. Chef de file des Modernes dans la querelle des Anciens contre les Modernes, il est pourtant connu pour un seul recueil de contes du temps passé, les Contes de ma Mère l’Oye, où il compile diverses fables pour la plupart d’origine italienne. Les plus connus sont Peau d’Ane, la Belle au bois dormant, la Barbe bleue, le Chat botté, Cendrillon, Riquet à la houppe ou le Petit Poucet. Le petit Chaperon rouge, conte français collecté par Perrault, a été repris par les frères Grimm presque à l’identique. Pinocchio, la merveilleuse histoire de l’italien Carlo Collodi, est un conte recueilli par Perrault et réécrit au XIXe siècle. Au Danemark, au XIXe siècle également, Hans Christian Andersen récolte des contes traditionnels scandinaves qui ont également inspiré le Kalevala finlandais.

Les contes celtes, comme Jack et le Haricot magique, en Angleterre, ou les leprechauns, en Irlande, se sont transmis sans intermédiaires célèbres, mais par le biais des chansons qui accompagnaient leur récit. Leur succès, au début du XXe siècle, est lié à la profusion d’illustrations qu’ils ont suscitées avec l’avènement de la littérature enfantine. Le cinéma a ensuite exploité leur aspect fantasmagorique. La ténacité des prodigieuses légendes irlandaises aux Etats-Unis inspire les scénaristes des cycles fantastiques. Les écrivains romantiques anglais au milieu du XIXe siècle, qui ont beaucoup voyagé en Europe centrale et en particulier sur le Danube, ont eux aussi récupéré des histoires. Ainsi le Dracula de Bram Stoker est tiré de la légende d’un comte assassin des Carpates. Le Frankenstein de Mary Shelley est une transposition scientiste du Golem de la communauté juive de Prague. Docteur Jeckyll et Mister Hyde, de Robert Louis Stevenson, est aussi un conte danubien déplacé dans les ruelles sombres de Londres. La richesse des mythologies européennes et de leurs sorcières se retrouvent aussi bien dans la Baba Yaga des contes russes que dans les banshees irlandaises ou les fantômes écossais, qui semblent avoir une existence plus matérielle.

Catherine Créhange
14 décembre 2008
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Pourquoi commémorer le 9 mai et non plus le 8?

août 7, 2012

Imaginons que vers 1830 l’Angleterre et l’Autriche décident de faire l’Europe en proposant à la France, vaincue 15 ans auparavant mais épurée et contrite, de se joindre à leur projet (L’Allemagne et l’Italie, qui ne sont pas encore unifiées en 1830, ne répondent pas aux critères de convergence de l’époque. C’est la date également à laquelle, très loin de l’esprit du futur Benelux, la Belgique se détache du royaume des Pays-Bas).

Imaginons que l’Europe, ce jour-là, choisisse pour jour de célébration la date de Waterloo…

Parmi les défis les plus importants que l’Europe a à relever, il y a celui des symboles nationaux. Des symboles forts et prégnants dans chaque pays, mais qui peuvent réveiller chez le voisin et désormais ami des souvenirs douloureux.
Ainsi, par exemple, le 8 mai n’est déjà plus célébré en France comme une victoire sur l’Allemagne. Mais cette date reste un point noir pour nos voisins. Or, la symbolique du jour elle-même est inutile. On peut imaginer que, plutôt que de commémorer le jour d’un armistice, d’une défaite, d’un abandon, d’une simple signature en somme, on fête plutôt le lendemain, le premier jour d’après, celui de la renaissance et du progrès, le premier jour de la paix ou du vivre ensemble.

Cafés

août 7, 2012

Le café comme lieu de rencontre est véritablement à l’origine de la pensée moderne européenne.

Le café, l’établissement où l’on sert boissons chaudes et pâtisseries et où, souvent, l’on écoute aussi de la musique, est né entre la Perse occidentale et le nord de la péninsule arabique à la fin du XVe siècle. Le café est au XVIIe siècle la principale marchandise de la mer Rouge, et des ports qui en dépendent, Aden, Djedda, Djibouti. Les premiers voyageurs Européens le rencontrent au tout début du XVIIe siècle à Constantinople, ville cosmopolite, de tous temps carrefour de l’Orient et de l’Occident.

De Constantinople, l’usage s’étend à Alep, Damas, Smyrne, le Caire, puis à l’est de la Méditerranée par le désert et la mer. Il atteint Venise au milieu du XVIIe siècle, d’où les cafés, boisson et établissements, gagnent toute l’Italie. Comme le croissant, le café viennois est né après la bataille du Kahlenberg contre les Turcs en 1683. C’est le même pâtissier polonais Koltschisky, qui a vécu à Constantinople, qui fait découvrir la boisson aux Autrichiens, invente le croissant, et crée le concept du café viennois autour de la lecture des journaux. La raison de son succès est aussi qu’il s’éloigne de la recette turque bouillie à l’eau, dont ses clients n’apprécient pas au début la forte amertume et la présence de marc. Son café est préparé à la vapeur, filtré, sucré au miel et additionné de crème fouettée dont les Viennois raffolent. L’apogée des grands cafés en Europe centrale se situe à la fin du XIXe siècle, essentiellement à Vienne, Prague et Sarajevo.

Le café gagne aussi les Pays-Bas, la Suède et le Royaume-Uni, puis la Pologne. En Allemagne, le succès est plus long à venir à cause de la résistance des brasseries et de la bière. Il ne se dessine qu’à la tout fin du XVIIIe siècle, mais Jean-Sébastien Bach a fréquenté plusieurs maisons de cafés avant 1750 à Leipzig, qui est alors le centre de la vie culturelle allemande.
Au XVIIIe siècle, les Anglais ne boivent presque pas de thé. Ils le connaissent depuis 1606 mais ne le cultivent pas encore en quantité dans leur Empire des Indes; il est donc encore très cher. En revanche, les Anglais s’adonnent sans mesure au café. La compagnie d’assurances Lloyd’s of London est créée à l’origine pour garantir la maison de café Lloyd des risques que court sa précieuse cargaison sur mer. C’est notamment pour contrôler la culture du café sur les hauts plateaux que le Royaume-Uni prend position en Afrique de l’Est et au Yemen. A la fin du XVIIIe siècle l’on compte plus de 2000 cafés à Londres pour le même nombre de débits de boisson.

Les cafés français ne sont pas descendants des cafés autrichiens; le premier a été ouvert trente ans plus tôt à Marseille par des Arméniens expulsés (déjà) de Turquie. On y vend également du tabac, premier métier de ces immigrants. Paris voit ouvrir son tout premier café vers 1670, rue Guénégaud. Le propriétaire, Grégoire, est Arménien. Dans les dix ans qui suivent, de nombreux cafés, presque tous tenus par des Arméniens, ouvrent près des lieux de promenades des parisiens aisés. Le plus célèbre est Le Procope, ouvert en 1686 par un Sicilien, Procopio Cutelli, ancien garçon d’un autre café arménien, qui rachète ensuite en 1702 rue de l’Ancienne Comédie le second café de Grégoire. Il y sert également pâtisseries, glaces et sorbets, puis des plats de restaurant. L’installation de la Comédie Française dans cette même rue, en 1705, fait le succès de l’établissement, qui existe toujours aujourd’hui. Pendant la Révolution, le club des Cordeliers se réunit au café Procope, ainsi que le club des Jacobins de Robespierre.

Marie-Antoinette allant à l'échafaud par David

Dans un autre café célèbre, le Café de la Régence, situé près du Palais-Royal, du XVIIIe siècle jusqu’à sa fermeture en 1910, se réunissent les meilleurs joueurs d’échecs d’Europe, qui font dans ce club informel évoluer considérablement le jeu vers sa forme moderne. Au Café de la Régence se tiennent également des réunions de travail de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. De sa terrasse, le 16 octobre 1793, le peintre David dessine sur une feuille volante Marie-Antoinette qui part à l’échafaud sur une simple charrette sale. Cinquante ans plus tard, sur cette même terrasse, Friedrich Engels et Karl Marx se donnent un rendez-vous qui met en place leur collaboration future. En 1848, la Révolution se prépare à Paris dans les cafés de la rue Saint Honoré. Et en 1871, sous la Commune, les quartiers généraux des différentes factions communardes se réunissent tous dans des cafés de différents quartiers de l’est du grand Paris qui a absorbé ses périphéries dix ans auparavant.

Les cafés se développent à la fin du XVIIe siècle face à deux institutions européennes beaucoup plus anciennes : les tavernes, lieux populaires et bruyants, où l’on sert bière, vin et parfois repas, et les clubs privés, réservés à la noblesse ou aux plus riches qui doivent verser des cotisations souvent exorbitantes.
Les cafés sont à peine plus chers que les tavernes, mais leurs produits sont de meilleure qualité. Ils ne sont pas fermés comme les clubs, ni mondains comme les salons littéraires; une tenue correcte est seulement exigée à l’entrée. L’absence d’alcool les protège de l’esclandre; pour la police ce sont des établissements sans problème jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. Ces lieux tranquilles sont propices à la discussion. Pour cette raison, ils sont appréciés des philosophes et des écrivains qui prennent l’habitude de s’y retrouver et d’y tenir des réunions littéraires. Le même phénomène se produit à Paris, à Londres, à Berlin, à Vienne, à Prague.

Les cafés font éclore véritablement le Siècle des Lumières en Europe en offrant un abri confortable à la réflexion et aux idées. On y commente les journaux qui passent de mains en mains. Les idées des Révolutions américaine et française ont germé dans les cafés. Jonathan Swift, Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau, Fontenelle, Danton, Marat, Mozart, ont fréquenté les cafés parisiens, et surtout Le Procope.

C’est qu’au XVIIIe siècle il n’est pas aisé de se rencontrer dans Paris. Comme dans toutes les grandes villes européennes, il est difficile de trouver un lieu où l’on peut discuter à plusieurs. Si l’hôte n’est pas assez riche pour disposer d’une pièce de réception, aller chez quelqu’un est très indiscret. Il n’est pas bien vu et même assez dangereux de se rencontrer dans la rue ou un square. Dans le jardin du Palais Royal, hommes politiques et philosophes se retrouvent pour discuter autour d’un journal, mais leurs conversations sont étroitement surveillées par des espions du pouvoir. Les tavernes sont bruyantes et mal famées, et les discussions tournent souvent à la violence, l’alcool favorisant les emportements. Il faut dire que les quantités bues à l’époque sont beaucoup plus importantes qu’aujourd’hui, et que les vins servis dans les tavernes sont médiocres, souvent additionnés de soufre pour la conservation, parfois coupés de substances diverses, comme des alcools de bois, moins chers. Les clubs sont inaccessibles. La police parisienne, même avant Fouché, a des indicateurs partout. Mais elle néglige les cafés, dont l’activité se tourne vers cette clientèle d’intellectuels qui consomment peu chacun, certes, mais qui amènent beaucoup d’autres clients.

C’est également dans les cafés, où se réunissent désormais également les étudiants, que se fomentent les révolutions et le Printemps des peuples dans toute l’Europe en 1848. A Vienne, l’action se déroule au sein même de ces établissements, y compris plusieurs assassinats politiques qui décapitent l’armée et la diplomatie austro-hongroises. Le soulèvement de Pest et de Buda commence lui aussi dans les cafés sous l’impulsion du poète Sandor Petöfi. Idem à Prague, Bucarest, en Slovaquie, en Slovénie, en Croatie, en Bohême, en Moldavie et en Valachie. L’éclatement de l’Empire austro-hongrois s’amorce. En Allemagne, dans les cafés et dans la rue se met en route le lent processus de l’unification allemande qui aboutit en 1871. Après 1848, les cafés sont systématiquement surveillés par les polices européennes, ce qui n’était pas forcément le cas auparavant. Les cafés européens prennent presque simultanément leur aspect moderne à partir du dernier tiers du XIXe siècle.

Les troubles nationalistes qui précèdent l’attentat du 28 juin 1914 à Sarajevo sont dirigés de manière occulte par les services secrets serbes depuis les cafés de la ville. L’assassinat de Jean Jaurès, qui tente d’appeler le gouvernement français à la raison et à la paix, le 31 juillet 1914 au Café du Croissant, rue Montmartre, précipite la France dans la guerre.

Catherine Créhange
2008
Publié la première fois dans europe-modem-est.eu

Textes sur le café:
Un petit café à l’arsenic? par Claude Guibal

Frontières

août 7, 2012

« Passées les bornes, il n’y a plus de limites » Alphonse Allais

La frontière est une limite territoriale qui sépare deux entités, deux Etats dans l’appellation la plus générale. Elle peut désigner aussi toute marque, limite, bornage ou barrage séparant deux choses. Lieu de flux, de trafics, de tensions, les frontières sont des zones où s’exerce plus particulièrement le contrôle des échanges. Les marches, territoires frontaliers, ont jusqu’au XVIII° siècle été l’objet dans toute l’Europe de règlements et d’attentions spécifiques. Le marquis leur doit son nom: il est à l’origine le militaire qui a pour charge de les défendre.

La frontière est une notion peu répandue hors d’Europe avant le milieu du XIX° siècle, voire le début du XX° siècle. Hors obstacles naturels (fleuves et massifs montagneux en particulier), la frontière est virtuelle et n’est rien d’autre qu’une convention entre deux parties. Volatile, elle est fluctuante et se déplace au gré des alliances et des traités. Elle peut également être versatile, lorsqu’un même territoire passe d’une main à l’autre en un mouvement de va et vient, qui donne aussi l’indication de la pression politique s’exerçant entre pays, entre pouvoirs voisins.

La notion actuelle de frontière se développe à partir d’un Etat fort aux pouvoirs centralisés. En France, Louis XI en pose les premiers jalons. Vauban est le premier à envisager la frontière comme une notion véritablement territoriale touchant à la zone d’influence d’un pouvoir, et non plus exclusivement comme la limite de propriété de ce pouvoir. Il l’aborde également, en bon militaire qu’il est, comme une entité à défendre et à protéger. Le « pré carré« , issu de négociations entre Etats pour faire des frontières d’un seul tenant et sans enclaves, est une invention de Vauban. Il nécessite un exécutif assez fort pour faire passer l’intérêt collectif du territoire ou de la nation devant l’exercice privé du pouvoir. Là naît la notion moderne de frontière.

Auparavant, en Europe de l’ouest au moins, de véritables frontières séparent chaque niveau du pouvoir. On franchit bien sûr une frontière pour passer d’un royaume à un autre. Jusqu’au XIX° siècle, on franchit des octrois et on paie des taxes, sur les personnes comme sur les marchandises, pour entrer dans n’importe quelle ville. On trouve sur toutes les routes européennes d’alors des barrages et des péages, pour pénétrer dans les territoires relevant des juridictions, des bailliages, des pairies, des comtés, des baronnies, ainsi que des possessions des évêchés et des grands monastères. Les enclaves se multiplient. La plupart des ponts sont alors de véritables frontières. 

Le Saint-Empire romain germanique est jusqu’en 1806 une mosaïque d’Etats de tailles diverses, certains minuscules, d’autres, comme la Prusse ou la Bavière, plus gros et plus forts. C’est la nécessité de protéger les frontières et l’existence même des plus petits qui pousse ceux-ci à proposer aux puissants de leurs voisins plus gros des avantages financiers qui rend nécessaire leur existence en périphérie. Ainsi sont peu à peu apparus les premiers paradis fiscaux, dès le Moyen-Age.

A partir du milieu du XIX° siècle, en Europe au moins, la notion de frontière est également assez intimement liée à celle des nationalités. Entre 1848 et 1914, les tracés flous à l’intérieur des grand ensembles hétéroclites qui forment l’Europe centrale, les tensions exacerbées entre nationalités, l’idéologie qui y est liée, provoquent de nombreuses tensions frontalières. La guerre de 1870-71 entre la France et l’Allemagne, liée au départ aux volontés expansionnistes de la Prusse, s’achève sur une humiliation morale et territoriale de la France. Si les tensions nationalistes autour des frontières ne provoquent pas directement la guerre en 1914, même entre la France et l’Allemagne, elles y contribuent si fortement que c’est l’idée même de fixer des règles et des principes stables en la matière qui dirige les négociations de 1918-19 aboutissant au traité de Versailles, celui qui marque certainement le plus fortement l’Europe du point de vue des frontières et des nationalités.

Dans certaines régions, comme les Balkans ou le Caucase, où les enclaves sont nombreuses, les causes des frottements frontaliers sont multipliées par la taille minuscule des entités. L’imbrication est due à la coexistence de systèmes de propriété collectifs et privatif issus des occupations successives russe et ottomane. Le nationalisme, qui tend à faire correspondre des entités politiques spécifiques avec des peuples déterminés, détermine aussi des choix territoriaux parfois délicats. Ainsi, aujourd’hui, le Kosovo, coeur religieux de la nation serbe, est un enjeu avant tout nationaliste pour les Serbes, et un enjeu politique de premier plan, mais non national, pour les Albanais. Le tracé de ses frontières est pour les Serbes une affaire d’Etat, car elle englobe ou non des lieux qui ont un sens patriotique pour eux. Pour les Albanais, c’est un simple relevé d’existence dont la valeur est identique à celle du territoire.

Pendant la Guerre Froide, en Europe centrale, les frontières entre pays se faisant face, pays du bloc de l’Est d’une part, pays occidentaux de l’autre, séparent non seulement des Etats, mais aussi et avant tout des idéologies politiques. Ailleurs, en Afrique et au Moyen-Orient notamment, le déplacement habituel des populations nomades est entravé par l' »hermétisation » progressive des frontières, qui a commencé au premier tiers du XX° siècle, soit bien avant la lutte actuelle contre le terrorisme, aggravant encore les perpétuelles tensions entre nomades et sédentaires.

La Pologne a vu au cours des siècles ses frontières glisser d’est en ouest, poussées par ses deux puissants voisins que sont la Russie et l’Allemagne. La Pologne est un pays de plaine qui a peu de frontières naturelles. Alliée ou non à la Lithuanie et à l’Ukraine, la Pologne a eu beaucoup de mal au cours des siècles à conserver un territoire homogène, et a même disparu durant tout le XIX° siècle. Recréée de toutes pièces en 1918 à partir du dépècement de l’Autriche-Hongrie et de portions de la Russie et de l’Allemagne, la Pologne d’alors se trouvait plus à l’est qu’aujourd’hui. Après 1945, la Russie, se trouvant cette fois dans le camp des vainqueurs, a réclamé la restitution d’anciennes possessions entre Lituanie, Biélorussie, Petite Russie et Ukraine. Depuis 1950, la frontière de la Pologne avec l’Allemagne suit le tracé des rivières Oder et Neisse; mais l’Allemagne de l’Est a revendiqué après 1970 des territoires se trouvant au-delà de l’Oder, parties de la Poméranie, de la Silésie et du Brandebourg, au nom de l’ancienne appartenance impériale à la Prusse. En 1990, l’abandon définitif de cette revendication a été un préalable à l’autorisation de réunification des deux Allemagnes.

Le Rhône, frontière naturelle

On parle encore fréquemment au milieu du XX° siècle, d’un bord à l’autre du Rhône, d’Empi pour la rive gauche, et de Riaume pour la rive droite, désignant cinq siècles après sa disparition l’ancienne frontière d’Etat qui séparait jusqu’au début du XIV° siècle le Saint-Empire Romain germanique (Empi) du Royaume de France (Riaume) entre Lyon et Avignon.

Le Danube sépare des régions qui se font face mais ne se fréquentent guère. A Budapest, ville composite, le pont n’abolit pas la frontière qui sépare les deux rives du Danube, et les deux villes, Buda et Pest. En aval, la frontière intérieure qu’est le fleuve est encore plus marquée du fait de son ampleur.

Certaines frontières n’ont pas d’existence physique bien définie, mais correspondent à des faits géographiques précis. C’est le cas des frontières linguistiques, comme celle qui sépare les pays de langue d’oc de ceux de langue d’oïl, entre le nord et le sud de la France. C’est également le cas en Bretagne de la limite entre pays bretonnant (Breizh Izel) et pays gallo (Breizh Uhel), qui est encore marquée par les anciennes bornes de la frontière gallo-romaine. C’est encore le cas de la limite entre Lorraine thioise et Lorraine romane que l’on peut encore lire avec précision dans les noms des villages et même dans l’organisation territoriale. A l’intérieur des frontières actuelles des Etats, comme les régions de langue allemande en Italie et en Tchéquie, certaines particularités linguistiques gardent l’empreinte d’anciens tracés.

La convention de Schengen, signée en 1985 dans cette petite ville du Luxembourg, applicable depuis 1995, entérine la suppression des contrôles aux frontières entre les pays européens signataires. Elle n’abolit en rien l’existence même de ces frontières intérieures à l’Union, mais crée de ce fait un espace intérieur, l' »espace Schengen », où les règles s’appliquant aux visas, à la politique d’asile et au contrôle de l’immigration sont communes et résultent d’une politique communautaire. La convention prévoit en même temps le renforcement des contrôles aux frontières de l’espace ainsi créé. Les conséquences générales sont pour l’essentiel bénéfiques. Mais il reste encore des étapes à franchir avant l’abolition totale des frontières à l’intérieur de l’Union européenne.

Le voyage en Italie

août 7, 2012

A partir de la Renaissance, la complexité des préparations successives nécessaires à la réalisation d’une peinture incite les peintres à travailler en ateliers où le maître avec l’aide d’assistants réalise les commandes tout en enseignant les secrets du métier à de futurs alter ego. La qualité du travail des écoles italiennes et de l’accueil dans les ateliers italiens, la beauté des paysages, la présence des ruines romaines poussent les jeunes peintres de toute l’Europe à entreprendre, soit au début de leur apprentissage, soit lors de remises en questions en milieu ou en fin de carrière, une fois l’avenir de leur propre atelier assuré, le fameux voyage en Italie, un séjour d’une ou deux années dans l’entourage d’un ou de plusieurs peintres. Rome et Florence, Mantoue, Venise, Milan, Ravenne, Parme, sont leurs destinations préférées.


L’allemand d’origine hongroise Albert Dürer en effectue deux, à Florence puis à Venise, à douze ans d’intervalle. Entretemps, lui-même est devenu maître, et son second voyage est plus l’occasion de comparer des techniques avec ses anciens professeurs, comme Bellini, qu’il a largement surpassés, notamment dans le domaine de la gravure. Ses deux voyages ont eu des conséquences dans son propre atelier de Nuremberg. Ils ont fait entrer la peinture allemande, encore de style gothique à son premier départ, dans la Renaissance.

Trinité par Granet
François-Marius Granet: la Trinité à Rome


Né Roger de la Pasture à Tournai, alors dans les Pays-Bas bourguignons, Rogier Van Der Weyden doit “flamandiser” son nom lorsqu’il devient le peintre officiel de la ville de Bruxelles. Elève de Robert Campin, il travaille avec Jan Van Eyck et ensemble puis séparément ils améliorent considérablement la technique des pigments purs broyés dans de l’huile de lin ou d’oeillette utilisés en glacis, la peinture à l’huile, qui vient de naître en Flandres. Il peint pour les ducs de Bourgogne Philippe le Bon, puis Charles le Téméraire, qui l’emmène en Bourgogne où il peint pour les hospices de Beaune. Il effectue le voyage en Italie, à Rome et à Florence, vers l’âge de 50 ans. Sa découverte des techniques alla fresca de Fra Angelico apporte beaucoup à son dessin et aux modes de préparation des supports qu’il rapporte dans son atelier flamand. En échange, il apprend aux maîtres italiens qu’il visite les techniques à l’huile, qu’ils ne connaissent pas encore.


Pierre Brueghel l’Ancien, premier d’une très longue lignée de peintres flamands de S’Hertogensbosch, à la frontière belgo-néerlandaise actuelle, effectue lui aussi le voyage en Italie au mitan du XVI° siècle. Les techniques qu’il emploie à son retour sont italiennes, comme l’usage du poncif et de la camera obscura. Il leur adjoint un secret de fabrication du liant des glacis issu de l’atelier de Van Der Weyden qui donne une précision dans le trait reconnaissable entre tous. Mais il peint les tableaux de genre que les riches Flamands lui commandent, scènes paysannes, villageoises, vivantes, très expressives, très éloignées des motifs italiens.


A son contraire, l’autre flamand qu’est Rubens va lui aussi un demi-siècle plus tard en Italie, à Venise, Mantoue, Gênes et Rome. A Rome, il est l’élève des frères Carrache qui lui apprennent la composition classique de la Renaissance. Sa rencontre dans la même ville avec le Caravage lui ouvre les portes de la lumière. Le Caravage peint des scènes nocturnes dans un clair-obscur saisissant; Rubens explose une palette de couleurs solaires même dans les scènes d’intérieur. Du Caravage il apprend le modelé des formes par opposition de couleurs, la disposition d’une aura, et le porté des ombres, mais il n’en adopte pas la stylistique épurée et la géométrie stricte. A son retour d’Italie, son style bascule dans le baroque. Son goût des formes plantureuses est ce qui lui reste de plus flamand.


Sur le conseil de Rubens, Velazquez fait deux voyages en Italie, le premier à 30 ans, le second à 50. Avant et après, il a une longue carrière de peintre de cour à Madrid auprès du roi Philippe IV. Ce ne sont pas des voyages initiatiques, mais il ramène tout de même du premier voyage la camera obscura, déjà connue de Leonard, qui renforcera encore sa justesse quasi photographique. Au second voyage, il a les faveurs du pape Innocent X, qu’il peint en utilisant pour la première fois la manera abreviada, manière très expressive permise par l’usage de la camera obscura qui caractérise son style dans sa dernière période.

Venise par Canaletto
Canaletto: vue de Venise


Le Greco, peintre grec de l’école espagnole, peintre d’icônes en Crète où il est né, effectue le voyage, d’abord à Venise où il entre dans l’atelier du Titien, puis à Rome, avant de se rendre à Tolède où il s’installe définitivement. Son style personnel naît véritablement en Italie.


Claude Gellée, parti en Italie comme pâtissier, aide en tant que tel à la meunerie des couleurs dans l’atelier du peintre Agostino Tassi où il est employé comme cuisinier. Le peintre, le voyant dessiner avec talent, le prend comme apprenti, puis il va parfaire son art du paysage auprès d’Annibal Carrache. Il apprend tout à Rome, car il n’était pas peintre auparavant. Par la suite, il ne quitte presque plus Rome, et devient le Lorrain.
D’autres peintres lorrains, comme
Jacques Callot,
Georges de la Tour, auprès du Caravage,
Jacques Bellange,
Claude Deruet,
Charles Mellin,
Monsu Desiderio,
Jean Girardet, peintre de Stanislas, vont également à Rome, où ils se retrouvent autour de l’église de Saint-Nicolas-des-Lorrains.


Hubert Robert, attiré comme beaucoup d’autres en pleine période classique par les ruines romaines, est envoyé à Rome par son employeur le duc de Choiseul. Il y reste onze ans. Il est l’élève de Piranèse et développe dans son atelier son goût des capricci, ces paysages imaginaires que les peintres classiques affectionnent tant.


Les peintres français bénéficient depuis 1803 d’un lieu privilégié dévolu à Rome au séjour artistique en atelier, la villa Médicis. Les artistes sont choisis sur concours par le biais du prix de Rome, qui a été créé sous Louis XIV mais ne disposait jusque là pas de lieu fixe. Le dispositif n’a presque pas changé depuis.

Avant le XIX° siècle, il faut imaginer ces voyages de plusieurs mois, à pied, à travers une Europe plus morcelée aujourd’hui, et surtout souvent en guerre pays contre pays. Les conditions du voyage sont en particulier moins favorables pour les peintres originaires de l’Europe de l’est et de la Scandinavie, dont le voyage est plus long et qui doivent traverser par exemple les lieux de la guerre de Trente ans. De plus, la politique complexe du parcellaire européen de l’époque ne favorise pas les déplacements. Il faut des passeports et des laisser-passer qui ne sont pas toujours accordés.

A partir du milieu du XIX° et surtout au début du XX°, le voyage à Paris se met peu à peu à remplacer le voyage en Italie. La première raison en est vers 1840 l’aggravation de la situation politique italienne qui réalise péniblement son unité. Ensuite, le statut de l’art et celui du peintre changent, surtout après l’arrivée de la photographie. L’arrivée de la peinture en tubes, inventée par le peintre montpelliérain Frédéric Bazille, ami des impressionnistes, mort à la guerre à 29 ans en 1870, fait disparaître le fastidieux travail de préparation des couleurs au fur et à mesure du travail, et avec lui le fonctionnement par tâche des ateliers d’avant. Enfin, le développement intellectuel de la France au cours de la seconde moitié du XIX° siècle exerce un attrait de plus en plus grand sur les artistes.

Catherine Créhange
21 juillet 2008 / MàJ 18 mars 2012
Publié la première fois dans europe-modem-est.eu

Kosovo

août 7, 2012

Frontières

Dans la mosaïque de nationalités qu’était l’ancienne Yougoslavie, les nationalités se juxtaposaient, imbriquées plus ou moins serré dans des territoires très morcelés. A la disparition de l’Etat fédéral, des centaines de conflits latents se sont trouvés exacerbés par la proximité et par la disparition du pouvoir central fort qui avait pu figer les anciennes rancœurs.

La situation du Kosovo pose le problème de la différence de statut entre les nationalités dites « constitutives » et celles dites « minoritaires » au sein de l’ancienne Yougoslavie. La Yougoslavie, état fédéral, était constitué de républiques nationales, les narodi, conférant des droits élargis dans les autres républiques aux ressortissants de ces nationalités. De très nombreuses nationalités y coexistaient, certaines, les peuples minoritaires ou narodnosti, dépourvues de république de « référence » au sein de la fédération. Cette situation perdure au-delà de l’éclatement de la Yougoslavie.

En terme de frontières, le véritable enjeu de la guerre du Kosovo en 1998-99 était, pour les Albanais, d’obtenir enfin une république de référence et de passer du statut de narodnosti à celui de narodi. Pour les Serbes, il s’agissait aussi d’inclure dans un projet de grande nation serbe des territoires revendiqués mais non occupés.

Aujourd’hui encore, le Kosovo, coeur religieux de la nation serbe, est un enjeu avant tout nationaliste pour les Serbes, et un enjeu politique mais non national pour les Albanais. Le tracé de ses frontières est pour les Serbes en tant que nation une affaire d’Etat, car elle englobe ou non des lieux qui ont un sens patriotique pour eux. Pour les Albanais, c’est un simple relevé d’existence dont la valeur est identique à celle du territoire, puisqu’il leur permet simplement de passer du statut le moins favorable à celui de nation à part entière.

Mozart à Paris

août 7, 2012

Mozart a beaucoup voyagé en Europe. Il est né à Salzbourg, alors une petite principauté ecclésiastique du Saint Empire Romain Germanique, au coeur d’une Europe morcelée en tout petits Etats souverains. Sa famille est originaire de Bohème, de la région de Prague. Sa ville appartient au duché de Bavière, bientôt à l’Autriche. Très jeune, dès six ans, il a parcouru comme interprète prodige toutes les cours d’Europe.

Recette: la glace du café de la Régence

C’est un sabayon glacé, recette typiquement toscane, très en vogue à Paris en 1778.
2 œufs
120g de sucre
40cl de lait
10cl de crème fraiche
marasquin
Les ingrédients et le bol doivent être tous à peu près à la même température, tièdes, voire légèrement chauffés.
Séparer les blancs des jaunes.
Battre les jaunes avec la moitié du sucre jusqu’à obtenir une mousse jaune pâle.
Mettre à chauffer légèrement au bain-marie (60°, pas plus, car les jaunes d’oeufs ne doivent pas cuire) jusqu’à ce que la mousse soit onctueuse et aérienne.
Monter les blancs en neige; incorporer les blancs dans les jaunes en 3 fois.
Battre ensemble le lait et la crème; ajouter le sucre restant puis le marasquin; faire légèrement mousser.
Incorporer au mélange blancs et jaunes d’oeufs tout en battant.
Le mélange doit être bien battu, car, sans air dans le liquide, la glace ne prend pas correctement et fait des cristaux.
Pour refroidir le tout, les cafés de Paris utilisaient principalement au XVIII° siècle deux méthodes. La première, importée de Chine par Marco Polo et introduite en France sous Catherine de Médicis, consistait à faire couler autour du bol contenant la préparation un mélange de salpêtre et d’eau. La seconde, déjà utilisée sous l’Antiquité pour refroidir des fruits cuits en sirops, utilisait de la glace naturelle tirée en toutes saisons des puits profonds de la glacière de la Bièvre, qui a donné son nom à la rue du XIII° arrondissement.
Le café Procope, un siècle avant le séjour de Mozart à Paris, proposait déjà un choix de 80 parfums différents de crèmes glacées et de sorbets.

En moins de trois ans, il joue successivement à Vienne, Munich, Augsbourg, Mannheim, Francfort, Bruxelles, Paris, Londres, La Haye, Amsterdam, Dijon, Lyon, Genève, Lausanne. Il a visité l’Italie avec son père dans deux voyages qui ressemblent aux périples initiatiques des peintres.
Il en a gardé le goût des voyages. Il aime l’ailleurs qui le libère des pesanteurs de Salzbourg où le prince-archevêque le harcèle et le contraint, et où il se sent prisonnier. A vingt ans, il quitte joyeux sa ville natale avec sa mère pour chercher du travail, à Munich tout d’abord, puis Augsbourg et Mannheim, où il loge chez des amis de son père et reste quelques mois, et enfin Paris, en 1778, qu’il rejoint en neuf jours.

1778 est pour lui une année charnière.
D’une part, ce voyage-là est contrarié. Matériellement d’abord, car il est reparti de Mannheim endetté. Sa vie est précaire. Wolfgang est mal accueilli en Allemagne, sauf à Mannheim, et à peine mieux en France. A Paris, il a du mal à se faire payer, tant le contexte économique et politique en France, au début du règne de Louis XVI, est difficile. Il arrive en pleine querelle musicale. Sa mère meurt du typhus, deux jours avant Jean-Jacques Rousseau. Mozart l’évoque à peine dans ses lettres, tout pris qu’il est par la vie parisienne.
D’autre part, il n’a jamais autant écrit sur une période aussi courte, dont trois symphonies majeures, toutes commencées à Paris. Il rencontre Beaumarchais qui a écrit Le mariage de Figaro et lui inspirera Les Noces. Il est jeune, léger, polisson et amoureux, et sa belle est restée à Mannheim. Sa vie à Paris est un mélange des contraintes que sa condition de voyageur allemand pauvre lui impose, du travail qu’il accomplit, et des plaisirs que lui offre la ville. Il loge tout d’abord dix-sept jours rue du Bourg-L’Abbé, puis près du boulevard Poissonnière, au 8 rue du Sentier, dans une auberge misérable où il ne peut installer son clavecin. Il écrit beaucoup à son père et à sa sœur restés à Salzbourg. Ici, il mange une glace au Palais-Royal, au café de la Régence, après un concert donné aux Tuileries où il a reçu une ovation. , il donne des cours de harpe à une future mariée, fille d’un duc qui ne lui paie que la moitié des leçons mais lui commande un concerto. Il se plaint de l’inculture et de l’indifférence françaises, de la langue qu’il a grand peine à prononcer alors qu’il parle facilement italien et toscan, des prix exorbitants de la nourriture, des embarras de Paris. Il a le mal du pays. Il fréquente surtout des cercles allemands, assez mal vus dans la capitale française. Professionnellement, son séjour est un échec, et il perd ses derniers protecteurs, comme le baron Grimm et Madame d’Epinay, mais c’est à Paris qu’il découvre la clarinette, qui sera par la suite l’un de ses instruments de prédilection; à Paris aussi qu’il se débarrasse définitivement du style allemand décoratif et superficiel de ses débuts.

Le trajet lui-même n’a pas été une partie de plaisir. Partis pauvres de Salzbourg, les Mozart ont à peine assez d’argent pour les auberges, et Wolfgang doit parfois jouer dans des églises pour payer le gîte et le couvert, ce qui rallonge d’autant le voyage. Il faut payer pour tout: pour manger et pour dormir, pour le vin, pour les chandelles et pour le feu, pour les chaussures, la coiffe, la poudre à cheveux, les pommades, pour les draps lorsqu’il y en a. Le père, resté à Salzbourg, écrit ses recommandations à son fils tout au long du voyage, car, selon les lieux que l’on traverse, l’on doit montrer ou non décorations de l’Empire, manteaux ou gazettes, retourner ou non le revers de ses bottes, porter satin gris ou habit de couleur. Le courrier suit les voyageurs de relais en relais. Au cours du voyage, Leopold indique par lettre à son fils que disparaît l’une des monnaies du Saint-Empire, le batzen, qui cesse d’avoir cours ailleurs qu’à Salzbourg.

Peu après la mort de sa mère, Wolfgang quitte Paris pour Munich via Nancy et Strasbourg. Il revient quelques temps à Salzbourg, avant de repartir pour Vienne et enfin Prague, où il écrit Don Giovanni. Il ne retournera pas à Paris. Pour le faire rentrer à Salzbourg, Leopold lui a écrit à Munich une longue lettre où il lui décrit les dangers d’une guerre imminente en Europe qui contrarierait les projets fous de son fils. C’est que l’on pense alors que la Russie va entrer en guerre contre l’Autriche, qui a des prétentions sur le sud de la Bavière où se trouve Salzbourg, pour la possession de sièges électifs de l’Empire. Les Turcs, les Prussiens, les Suédois ont menacé de rallier l’une ou l’autre alliance. La France soutient alors l’Autriche. L’Espagne et le Portugal se promettent de prolonger la guerre sur mer. Des troupes se rassemblent en Silésie, en Bohême, en Moravie et Hanovre. Pour un temps, voyager va devenir plus difficile encore.

1848: le printemps des peuples, l’éveil de la question des nationalités

août 7, 2012

Avant la Révolution française, la nation est une notion relativement vague, mal définie, peu différente de celle de peuple. Après la Révolution, en France, elle signifie à la fois l’expression politique du peuple et la notion d’Etat. Le nationalisme, qui tend à faire correspondre des entités politiques spécifiques avec des peuples déterminés, se développe rapidement durant la première moitié du XIX° siècle. La prise de conscience politique des classes populaires au début du XIX° siècle est alors l’une des causes des soulèvements de 1848 en Europe.

Marx et 1848

En 1843, Marx s’installe à Paris; en 1844, il rencontre Engels à la terrasse du café de la Régence. C’est le début de leur collaboration. Chassé de Paris en 1845, Marx s’installe à Bruxelles où il organise, chez lui, les rencontres d’opposants à tous les régimes de toute l’Europe. Il participe aux travaux d’une ligue révolutionnaire, alors interdite, dont le congrès se tient à Londres fin 1847 : les Communistes. Le Manifeste du parti communiste paraît en février 1848 alors que les troubles ont déjà commencé en France. Marx revient alors à Paris pour quelques mois, puis il devient rédacteur en chef d’un journal à Cologne, avant d’être expulsé vers Paris puis Londres. Le livre est publié simultanément en allemand, anglais, danois, français, italien et néerlandais. Interdit partout, le recueil nourrit la réflexion des mouvements ouvriers et étudiants d’Europe.

Les actions de 1848, souvent préparées dans les cafés, ont également préparé le terrain et les mentalités à la déclaration du Président américain Woodrow Wilson en 1919 sur « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes« .

Allemagne

Après 1815 et le Congrès de Vienne, l’Allemagne est une confédération de 39 états. Elle vit, depuis, une période difficile en raison du raidissement des gouvernements sous l’influence de Metternich qui a fait édicter les dix décrets liberticides de Karlsbad en 1819. Les communications et la vie politique allemandes en général sont étroitement surveillées par les polices des différents états qui la forment. Cette période de 1815 à 1848 est appelée le Vormärz.

Les soulèvements en Allemagne concernent surtout Berlin, Mannheim, Heidelberg et Francfort, en mars et avril 1848. Dans les autres villes d’Allemagne, les mouvements ouvriers s’organisent. Sous la menace de l’extension des conflits ouvriers, et donc de conséquences graves sur la vie économique, les princes allemands acceptent en mai la formation d’un gouvernement central libéral, puis, en juin, la création d’une assemblée constituante, suivie de la naissance d’un parlement où, sans surprise, les libéraux dominent. Une première Constitution allemande pose alors les bases des futurs institutions et symboles (comme le drapeau noir, rouge et or). Mais les princes ne peuvent s’entendre sur tous les points et la nouvelle confédération ne possède ni institutions fixes ni armée commune. La Prusse, futur membre fondateur de la confédération du nord, manipulée par l’Angleterre et la Russie, se fourvoie à l’automne dans le conflit territorial du Schleswig contre le Danemark, ébranlant sérieusement l’unité de l’ensemble.

Alfred Rethel "la mort sur les barricades"

Alfred Rethel: la mort sur les barricades (1849)

L’expression politique du nationalisme allemand se manifeste dans le pangermanisme. Ce projet ultranationaliste de « Grande Allemagne », d’origine prussienne, est théorisé à l’aube du XIX° siècle par Johann Gottlieb Fichte. Nietzsche et Wagner en furent des adeptes. Repris plus tard par les Nazis, ce projet prétend à un Etat unique pour tous les pays de langue allemande. L’entreprise se heurte à l’Autriche qui souhaite maintenir son indépendance et refuse que la couronne du nouvel état revienne à un Allemand. La Suisse alémanique, qui veut rester neutre, s’y oppose aussi. Les nationalités enclavées, comme les Sorbes de Lusace, la ville de Neuchâtel ou les Hongrois, voient également d’un mauvais œil ce projet expansionniste de « Grande Allemagne » de leurs voisins germanophones. Le nouveau gouvernement unifié et le parlement proposent alors une solution appelée « Petite Allemagne », ou Prusse élargie, qui ne regroupe qu’une partie de la confédération du nord et empiète sur la Pologne.

Plus encore que les tergiversations politiques, les conflits et problèmes territoriaux, la question des frontières du futur état, le pragmatisme économique et politique qui dominent désormais l’assemblée prennent le pas dès l’automne 1848 sur les questions des nationalités, la réaction contre-révolutionnaire, active à partir de 1849 et surtout de 1851, repoussent de plus de vingt ans l’unification allemande. Bismarck proclame finalement l’unité allemande à Versailles, sous la forme d’un Empire unifié et confédéral, après la victoire sur la France en 1871. Cent vingt ans plus tard, en 1989-90, les Allemands se souviennent de la leçon de 1848-71 et règlent rapidement la réunification entre les deux Allemagnes, de l’Ouest et de l’Est.

Autriche, Hongrie et Europe Centrale

L’Autriche, qui a espéré après le Congrès de Vienne une véritable souveraineté, contestée par les princes allemands, se soulève contre le régime absolutiste de Metternich en mars 1848. L’Autriche, à la tête des États du sud de l’Allemagne, est alors en guerre contre presque tous ses voisins, et contre la Prusse, la Russie et l’Angleterre. Les mouvements de 1848 sont dirigés de l’extérieur du pays. Les origines en sont libérales autant que nationalistes. La première décision de l’assemblée constituante, mise en place au printemps 1848, est l’abolition de la féodalité. Cet acte entraîne en dominos les mouvements d’indépendance des nationalités non allemandes de l’Empire.

A Prague se cristallisent les volontés d’indépendance de la Bohême et de la Moravie. Les nationalistes tchèques, tels Frantisek Ladislav Rieger et František Palacký, réclament avant tout l’égalité des droits entre Tchèques et Autrichiens et prônent un royaume de Bohême autonome, au sein d’une fédération dirigée par les Habsbourg. La nécessité de conserver des liens avec les autres états de l’Empire leur est dictée par la taille insuffisante du futur pays face aux puissants voisins allemand et autrichien. Le nationalisme tchèque hésite entre panslavisme et indépendance, et penche alternativement vers l’un et l’autre, au cours des cinquante années suivantes. Soixante-dix ans plus tard, le souvenir de la Grande Moravie, royaume slave du X° siècle qui s’étendait de la Lusace à la Bulgarie, préside à la création de la Tchécoslovaquie, proclamée à Darney, dans les Vosges, en 1918, après l’éclatement de l’Empire austro-hongrois.

En Hongrie, Pest se soulève le 15 mars 1848, sous la direction du poète Sandor Petöfi, après un discours de Lajos Kossuth. L’insurrection s’étend le jour même à Buda. Les deux villes sont rivales depuis toujours, Buda, la cité historique, la ville ancienne, thermale et Pest, l’industrieuse. Les soulèvements se préparent dans les cafés des deux villes. Deux jours plus tard, après un premier gouvernement autonome intermédiaire du comte Batthyany, François-Joseph 1er nomme Kossuth premier ministre. Celui-ci proclame treize mois plus tard l’indépendance et la république. L’armée autrichienne, rejointe par l’armée russe et les Croates, écrase l’armée hongroise en avril 1849. Petöfi est tué et sa mort précoce en fait le héros romantique de la révolution hongroise ; Batthyany est exécuté. En 1873, les trois villes de Buda, Obuda et Pest fusionnent pour former la ville moderne, Budapest.

Roumains, Slovaques et Croates se soulèvent à leur tour contre la domination autrichienne. La Roumanie connaît une véritable Révolution paysanne qui aboutit dix ans plus tard à une réelle indépendance dans l’Empire puis, dix ans encore après, à la formation de l’Etat moderne.

La Transylvanie, autrichienne, la Moldavie fraîchement incorporée à l’Empire russe, la Valachie qui dépend de l’empire ottoman, et Bucarest commencent en 1848 à imaginer un destin commun face aux dangers que représentent les Autrichiens et les Russes. Les gouvernements nationalistes constitués alors sont issus principalement de l’aristocratie ; ils posent comme premier principe la question des nationalités, comme second l’abolition de la noblesse, et votent l’émancipation des Juifs et des Tsiganes. En revanche, le servage reste en vigueur. Au bout de six mois, le mouvement est maté par les Turcs et les Russes. Ces derniers contrôlent désormais totalement les Carpathes et la Bessarabie.

Les Croates proclament leur indépendance en mai et mettent en place une Diète (assemblée) début juin, mais restent finalement dans l’Empire. Par contre, les Slovaques ne parviennent pas à imposer leur indépendance. La Serbie connaît des troubles violents et isolés, comme à Novi Sad qui est détruite. Le mouvement ne s’étend pas. Les armées serbes aident l’armée autrichienne à mater les révoltes des autres nations.

La Hongrie et la Tchéquie acquièrent ainsi une première autonomie et fondent leurs parlements. La Hongrie résiste encore vingt ans à l’Autriche avant que se forme la double Monarchie, l’Autriche-Hongrie, face à l’Allemagne menée par la Prusse, avec également une bonne partie des Balkans.

Le traitement des nationalités dans l’Empire conduit également à l’émancipation totale des Juifs en Europe Centrale.

Italie

L’italie en 1848 est encore morcelée en petits Etats autonomes. La plupart sont monarchiques. Contrairement à l’Allemagne, aucune organisation de ces Etats ne s’est encore nettement dessinée, même contre la France napoléonienne, et même si le Piémont-Sardaigne commence, sous le gouvernement du premier ministre Cavour, le rapprochement avec les états voisins en vue de se défendre contre l’Autriche qui le menace. L’idée d’un Etat national italien, née pendant la Révolution française, s’affirme sous l’occupation française (1796-1815).

Après 1815, les monarchies renversées par Napoléon sont restaurées, quoiqu’affaiblies et déstructurées par cette longue période de dépendance. Plusieurs mouvements profitent de la confusion : les Carbonari, Cosa Nostra, les Mafia, et aussi les mouvements ouvriers, communistes et révolutionnaires, qui trouvent en Italie un écho particulièrement favorable.

La première guerre pour l’indépendance en 1848-49, contre l’Autriche qui domine le nord de la péninsule, première période du Risorgimento, marque le début du processus d’unification de l’Italie. C’est tout d’abord un échec, car l’Autriche est finalement vainqueur. Le processus est stoppé pour douze ans, mais dans cette période la plupart des duchés, royaumes et principautés parviennent à se détacher de l’influence temporelle des Etats pontificaux. La République est temporairement proclamée à Venise. Le pape Pie IX doit quitter Rome. La Sardaigne adopte une constitution libérale qui servira de modèle douze ans plus tard à la future constitution italienne. Suit une longue période de troubles. L’Italie est finalement unifiée en 1861 après une deuxième guerre en 1859-61. Après une troisième contre l’Autriche et la Prusse (1866), Venise et le territoire entourant Rome sont réunis au nouveau royaume, alors que Nice et les Savoies, qui appartenaient à la Sardaigne, sont cédées à la France en échange de sa protection. Le Pape conserve la ville de Rome sans ses faubourgs.

Angleterre

En Angleterre, il n’y a pas à proprement parler de révolution, mais l’échec de la proclamation de la Charte populaire, dénuée de contenu et de sens, affaiblit durablement les mouvements ouvriers anglais.

Russie

La Russie de 1848 est peu industrialisée et peu urbanisée. Elle est déjà très étendue, et s’apprête à englober sans l’annexer encore l’Azerbaïdjan, tout juste séparée de la Perse. Le régime à Moscou est puissant, mais dirigé par une dynastie déclinante et faible. L’administration locale d’un territoire aussi vaste passe par un système de propriété foncière qui donne des pouvoirs et des droits étendus à l’aristocratie et maintient le peuple dans la féodalité. Il n’y a pas à proprement parler de révolution en 1848 en Russie, mais une série de réformes. Les serfs obtiennent le droit d’acquérir des immeubles et des terres, à condition que leurs maîtres soient d’accord et que les terres ne soient pas peuplées. Des comités révolutionnaires se mettent en place un peu partout dans les villes et les campagnes, mais ils ne lancent pas un soulèvement qu’ils jugent prématuré. En Asie Centrale et dans le Caucase, la mainmise de propriétaires russes sur les terres, dans des régions où la notion de propriété est jusque là plutôt collective, est souvent suivie de l’expulsion des paysans autochtones. Cela aboutira plus tard presque partout à l’annexion de ces territoires par la Russie.

Suisse

Neuchâtel se soulève en 1848. Le canton est entré dans la confédération helvétique mais il appartient encore à la Prusse. Les insurgés effectuent une grande marche, du Locle au château de Neufchâtel par la Chaux-de-Fonds. La république est proclamée et confirmée en tant que telle dans la Confédération suisse. Pendant les dix ans qui suivent, des troubles continuent d’agiter le canton.

Danemark

Les troubles nationalistes au Danemark touchent le Schleswig et le Holstein, qui forment des gouvernements provisoires soutenus par la Prusse. Ces deux régions intégrent finalement la Prusse en 1865, et les mouvements nationalistes ne s’étendent pas.

Pays-Bas

Les Pays-Bas connaissent eux aussi une courte période de troubles. Le roi Guillaume II, sous l’influence des idées libérales et pressé par les évènements, accorde une constitution rédigée par le ministre Johan Rudolf Thorbeke qui diminue considérablement les pouvoirs du Roi et de l’aristocratie.

France

Daumier "la République nourrissant ses enfants"

Honoré Daumier: la République nourrissant
ses enfants (1848)

La question de la nationalité ne se pose pas en France comme dans les autres pays d’Europe. D’une part, de par l’ancienneté de son unification et de la forme spécifique de la question politique centrale de l’Etat français depuis au moins le X° siècle, et ce quel que soit le régime politique, la France a accompli un cheminement national commun long qui a rendu très forts les liens qui unissent les différentes parties de la Nation, ainsi que le sentiment d’appartenance à un bien commun de la plupart des ressortissants, même si plusieurs régions, comme la Bretagne, l’Occitanie, le Pays basque ou l’Alsace développent des mouvements autonomistes qui ont pour base l’idée de nation. D’autre part, de Louis XI à la Révolution française la progression vers la Nation et la nationalité s’est fixé un cadre à la fois géographique, politique et institutionnel qui n’existe chez aucun autre peuple. Ce cadre géographique s’est matérialisé entre autres par la politique du « pré carré » préconisée par Vauban. Par ailleurs, cette unité est renforcée par la centralisation des pouvoirs à Paris, définitivement fixée par les travaux de Colbert pour former une administration centrale forte destinée à empêcher toute nouvelle forme de Fronde issue de la province.

Les soulèvements de 1848 en France n’ont aucun fondement nationaliste ; ils sont exclusivement politiques et visent à faire tomber la monarchie et à installer la République. Les troubles se déclenchent en quelques heures, le 14 février, après l’interdiction par le premier Ministre François Guizot de toute réunion politique de l’opposition. Ils marquent en quelques jours la fin de la Monarchie de juillet.

Les suites

Les révolutions de 1848 ouvrent de nombreuses portes. Elles ébranlent les grands Empires de l’Europe centrale, mais ne parviennent pas totalement à leurs fins. Les mouvements nationaux amorcés en 1848 aboutissent pour la plupart à partir des années 1870. Ils sont presque partout retardés par les succès électoraux d’un ensemble de mouvements politiques conservateurs et très à droite, la Réaction, qui face aux troubles réclame et obtient partout le raidissement des pouvoirs.

26 septembre 2008

Pain

août 7, 2012

Les céréales, principales sources de sucres lents, sont dans le monde entier la base de l’alimentation humaine.
En Europe, on utilise tout d’abord l’orge et le seigle, qui poussent naturellement. Mais l’orge, pauvre en protéines, a une valeur nutritive médiocre, et le seigle est dangereux à cause d’un champignon, l’ergot de seigle, qui provoque le mal des ardents.
Le blé cultivé aujourd’hui en Europe, et dans une grande partie du monde, est une espèce originaire de l’est de la Méditerranée qui nécessite des soins. Il est à l’origine de la sédentarisation de l’homme en Europe, mais aussi des premiers commerces, entre nomades et sédentaires.
Les blés indigènes en Europe occidentale n’avaient pas les qualités agricoles et alimentaires des blés actuels. Ainsi, les blés cultivés en Bretagne, dans les plaines vosgiennes ou en Italie n’étaient pas panifiables. Pauvres en gluten, ils n’avaient pas les qualités suffisantes pour faire gonfler la pâte. Cela explique les bouillies, galettes, crêpes ou quiches non levées traditionnels de ces régions.
Ce sont les moines qui, entre le IX° et le XIV° siècle, feront se généraliser l’usage des meilleurs blés.

Welche

août 7, 2012

Le welche est un dialecte roman parlé dans certaines vallées des Hautes Vosges, comme le val d’Orbey.

Comme welsh (et sa traduction en français, gallois), velche (langue vulgaire du Luxembourg allemand),welche (parler des Suisses romands, selon les Alémaniques), bulgarebelge, peut-être wallon (belge francophone), valaisan (suisse francophone) et Balkans, et certainement gauloisgallo (langue du sud-ouest de la Bretagne), galate (peuple et langue d’Asie Mineure, qui a donné son nom à un quartier d’Istambul, Galata), la Galice (province espagnole), la Galicie (province de l’empire austro-hongrois), la Valachie (province du sud de la Roumanie), la ville de Belgrade, celle de Wallon-Cappelle dans le Nord, les noms des différents peuples volques en Europe, le mot latin vulgus (qui désigne le peuple romain, pour les patriciens), le mot allemand volk et le mot anglais folk, qui viennent du précédent, et qui désignent le peuple, etc., ce mot vient d’une racine indo-européenne qui signifie étranger.

A noter qu’à Rome, vulgus (le peuple, non citoyen, par opposition aux patriciens qui votent) a un sens différent de la plèbe (la communauté des hommes).